Projection du film « !WAR » de Lynn Hershman Leeson présentée par SensoProjekt au MAC/VAL à Vitry-sur-Seine le 3 juin 2014

Petit commentaire subjectif et parcellaire
Isabelle de Visscher-Lemaître

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Le documentaire !W.A.R. est au fond une galerie de portraits donnant la parole à quelques cinquante artistes et une palette d’historiennes de l’art qui au fur et à mesure rendent compte de la profondeur du déni qui existe à l’égard des femmes artistes et du soulèvement qu’a provoqué le mouvement féministe en art dès la fin des années 1960, en son immense liberté de parole et son radicalisme socio-politique virulent. Dans ce film, il est donné la parole à un seul homme, c’est Mike Kelley. Quoiqu’il faille aussi mentionné l’intervention de Howard Fox, ex-conservateur au LACMA. C’est un parti-pris. Ce seul point a toute son importance.

Les événements de cette révolution féministe en art se produisent dans un contexte chargé de revendications sociales, de revendications raciales (M.L. King, I have a dream, 1963), d’appel à la liberté sexuelle (pilule contraceptive, 1962) et ce, sur fond de guerres au Vietnam, en Corée et de guerre froide (coup d’état de Pinochet, 1973). Ce que l’on appelle les Golden Sixties ne sont pas dorées pour tout le monde. Et les voix se font entendre.

Elles se font entendre d’abord sur la côte Ouest des Etats-Unis où l’atmosphère est plus libre et où une parole féministe sera davantage entendue (car on s’y prend moins au sérieux, dit la rumeur toujours porteuse de vérité). Contrairement à la côté Est où le diktat masculin en art est tellement puissant (c’est eux qui établissent les canons artistiques et c’est eux qui sont aux commandes institutionnelles). Ensuite et par ricochet, ces voix se font entendre sur la côte Est et à New York essentiellement. Mais c’est laborieux. Pour rappel, la grande exposition de Louise Bourgeois au MoMA n’a lieu qu’en 1982 (elle a 70 ans).

Pour une part, ce film explique que les femmes artistes, certaines avec un fort déterminisme militant, vont adopter la performance comme forme artistique, un champ en pleine expansion à l’époque (premier happening, Allan Kaprow, 1958) mais aussi une pratique héritière du théâtre où la femme avait sa place, où c’était accepté de l’y voir se manifester. Car il leur faut développer des « stratégies » afin d’être prises en considération, d’être reconnues et exposées. C’est un combat qui est mené pour un changement d’idées et d’idéaux – un combat qui ira parfois au détriment de la question esthétique, autre point dont le film suscite la discussion.

Par ailleurs, l’on voit dans ce film richement documenté, très dense et très animé (par une bande son tonique) qu’un autre terrain où l’art féministe va prendre son expansion, c’est celui de l’artisanat. C’est étonnant. Ces pratiques de l’art du textile ou prenons même, de l’art culinaire (Dinner Party, Judy Chicago, 1974-79) ont tout d’un sous-genre qui risque de dévaloriser la production artistique de ces femmes tant célibataires, lesbiennes, queer, épouses, mères, divorcées, profs, actives en circuit associatif etc. Cela promet plutôt de les camper du coté de l’arrière-garde conservatrice absolue ! Et ce, même si tout le 20e s. a gommé les frontières entre les beaux-arts et les arts décoratifs y compris l’artisanat – mais ceci relève d’un autre débat. A l’heure où règne l’art minimal, c’est-à-dire un art strict qualifié aussi de « restrictif », les femmes artistes vont imposer une forme souvent voluptueuse, étoffée et expressive. Pas toutes naturellement, et pas unilatéralement. Mais notons qu’à cet endroit, elles vont parvenir à renverser la vapeur, en faisant de leur skills traditionnels ou de leurs acquis, non pas une fin en soi, mais un moyen original (complètement à contre courant de la tendance) pour imposer une œuvre d’art qui montre et qui parle autrement. Cette « manière » intégrera le monde artistique bien au-delà de l’art des femmes et je cite pour seuls exemples, Rirkrit Tiravanija côté cuisine (Pad Thai, 1990) ou Mike Kelley côté tricot (Lumpenprole, 1991) ainsi qu’avant lui Alighiero Boetti (Mappa, 1971-73). Il y en a d’autres. Du reste, sur le continent européen (qui n’est pas abordé dans ce film), l’usage du lainage fait très tôt irruption chez Annette Messager (Les pensionnaires, 1971), plus tard et pour d’autres raisons, chez Rosemarie Trockel (Wool Works, 1985-90) comme chez Erwin Wurm avec ses pulls (59 positions, 1992). Et j’en passe.

Mais comprenez-moi bien. Je ne veux pas dire que l’ensemble des femmes artistes a fait dans la performance ou l’artisanat. Il y a Martha Rosler qui se positionne expressément contre toute forme à ses yeux ambiguë d’un art « manuel ». Il y a Nancy Spero qui est peintre, et son activisme à l’égard des conflits, des guerres, des injustices et des atteintes faites aux femmes, elle l’agite en peinture – pas en performance, ni en happening. Sans aller plus loin et présentée ici au MAC/VAL, il y a encore Esther Ferrer, autre figure qui ne laisse rien passer d’une quelconque discrimination des femmes ou enfreinte aux libertés. Cette artiste franco-espagnol (qui a bien connu les USA) adopte très vite la performance et la pratique encore aujourd’hui, mais elle développe également dès le milieu des années 1970, une forme plastique sobre faites de croquis, de collages, de textes et de photos – dont l’autoportrait « neutre » qui se démultipliera. La question n’est donc pas simplement de contrer certaines formes de langage prépondérantes en ces temps-là, dont le minimalisme hautement masculin pour ne pas dire macho. Mais de se poser individuellement dans le champ de l’art avec une forme plastique librement choisie.

Au final, cette révolution n’a pas été couronnée que de succès comme le relate la fin du film. Sans doute s’est-elle obstruée certaines évolutions en se focalisant obstinément sur l’exclusive appartenance féminine de ses membres notamment, au détriment de la qualité parfois, et d’un repérage de la motivation réelle des unes et des autres à l’occasion. Néanmoins, elle a eu un impact esthétique évident, et encore une fois, bien au-delà de la seule cause féministe. Au travers des écoles, des revues, des expositions et autres manifestations (la mort de Ana Mendieta, la pièce de Judy Chicago discutée au Congrès), elle a amplement contribué au développement d’un art plus en prise avec la réalité, d’un retour de contenu éventuellement narratif et surtout identitaire à l’œuvre dans l’œuvre.

Voilà au sujet d’un film réalisé par une des artistes plasticiennes impliquées dans ce mouvement. Et je passe la parole à la salle …

Titre : !WAR, Woman Art Révolution
Réal : Lynn Hershman Leeson
Durée : 83 min, Année : 2010, Pays : USA
Production : Hotwire Production, Chicken and Eggs Pictures, Creative Capital Foundation, Impact Partners,
Edition DVD : Zeitgeist Films Ltd, 2012
VOST : Bagdam distribution, Toulouse