Paroles d’artistes – TALK RADIO *

Colloque international organisé par Jean-Pierre Criqui, responsable du service de la Parole au Centre Pompidou (Paris) et rédacteur en chef des Cahiers du MNAM et Annie Clausters, conseiller scientifique en histoire de l’art contemporain (xxe/xxie siècles) à l’INHA (Paris).

Compte-rendu par Isabelle de Visscher-Lemaître

* expression reprise à une œuvre d’Ed Ruscha, 1987 – affiche du colloque

Programme complet du colloque

Ce colloque constitué d’une palette d’intéressantes personnalités portait sur le document audio-phonique enregistré avec des artistes mais il abordait aussi la question de l’interview filmé. Je retiens tout particulièrement à ce propos l’intervention de Catherine Gonnard (F) et celle d’Adam Harrison Levy (GB-USA) dont je vous propose ci-après un compte-rendu. Disons que dans l’ensemble, il s’agissait d’évaluer l’importance de l’archive enregistrée et de son apport à la critique d’art comme à l’histoire de l’art, à termes. Quelle que soit l’exactitude des propos tenus, remise dans son contexte, elle renseigne sur une multitude d’événements qui ont constitué l’artiste, sur un savoir éventuellement enfoui, sur ses rapports aux événements contextuels et sur ses positions à l’égard de ce qui l’entoure voire ses contradictions qui peuvent aussi être une riche source d’information pour interpréter l’œuvre. Ce matériel encore assez peu défriché intéresse de plus en plus les chercheurs et théoriciens. Il était donc passionnant de faire le point sur cette question : les paroles d’artistes orales, leur comment et leur pourquoi.

Catherine Gonnard, historienne de l’art et documentaliste à l’INA – Institut national de l’audiovisuel (Paris) – nous a introduit à l’immensité des heures enregistrées et numérisées provenant du fond de l’ancien ORTF (Office de la radio-télévision française) devenu France télévisions et Radio France. Il y a à ce jour plus d’un million d’heures archivées par l’INA qui a d’ailleurs unifié depuis un an les sources télévisuelles et radiophoniques. L’on pratique très tôt l’entretien avec des artistes ou des écrivains que l’on appelait « causerie » aux débuts, et qui pouvait être assez long et très suivi. Tandis qu’en TV, l’on procède à l’interview nettement plus court car trop de plans fixes ne sont pas autorisés en TV. L’on pense à l’entretien de Jean Renoir avec Jacques Rivette (Cinéastes de notre temps, 1961), les Antimémoires improvisées avec André Malraux (1967), Les lieux de Marguerite Duras par Michelle Porte (1976), les Archives du XXe siècle en général (1969-74), L’art et les hommes à partir de 1965. Mais Catherine Gonnard se concentrera surtout pour cet exposé sur quelques entretiens réalisés avec des femmes artistes. Ils se font rares jusque dans les années 1970 en plus que l’on ne s’adresse pas souvent à elles dans les meilleures conditions, ni avec la meilleure considération. Ce que Catherine Gonnard relève en projetant des extraits d’entretiens filmés avec Germaine Richier, puis Sonia Delaunay est ébahissant à ce propos. La condescendance, la mésestime ou la simple ignorance quant à leurs œuvres sont frappantes. Quand Germaine Richier est filmée par Henri Verneuil pour le programme L’art et la vie en 1957, elle est déjà internationalement connue. La polémique qu’a soulevé son Christ (1950) pour l’Eglise d’Assy s’est calmée. Et on la sent devoir tenter de dévier les questions simplistes pour parler de son art, de sa pratique de sculpteure. Quant à Sonia Delaunay, ce n’est qu’en 1967 qu’elle est enregistrée sur son propre travail. Avant cela, elle est filmée pour parler de Guillaume Apollinaire, de son mari Robert Delaunay, du Douanier Rousseau. En 1968, elle participe à l’émission Quatre temps. Elle est malicieusement interviewée par Jacques Dutronc ! En 1976 (elle a 90 ans), l’émission Zig-zag diffusera le premier ample entretien filmé et réalisé par Teri Wehn Damisch.

Cette présentation était éblouissante de révélation sur l’apport évident de ces documents filmés avec les artistes quant à la matière esthétique mais aussi sociale et anthropologique.

Adam Harrison Levy, écrivain et producteur de films documentaires, enseignant à la School for Visual Arts (NY) nous a pour sa part relaté la commande privée qu’il a reçue pour le web d’un bref entretien avec Tracey Emin lors de son intervention à Times Square le 13 février 2013, jour de la Saint Valentin. Pour étayer son propos, il a fait quelques détours riches d’enseignement dans l’histoire de l’entretien filmé. L’on se souvient de Tracey Emin, cette artiste anglaise qui avait justement remballé les personnes sur le plateau lors d’un entretien en direct avec la BBC (1997). Elle est l’auteur d’une œuvre crue et directe sur sa vie sexuelle, sa vie privée et ses tumultes. Elle est nominée pour le Turner Prize en 1999 – où elle montre son véritable lit aux draps souillés entouré de préservatifs usagés. Assez provocatrice, elle fait figure de personnage peu facile à rencontrer. C’est donc un défi que d’obtenir d’elle une capture vidéo parlante. Le grand exemple de témoignage oral de qualité fait avec rigueur et de façon informelle en langue anglaise, c’est David Sylvester qui s’entretient avec Francis Bacon – neuf émissions allant de 1962 à 1986 pour la BBC Radio. Sylvester va et vient sur le même sujet étant la copie par Bacon du Pape Innocent X de Velasquez. Il en arrive à évoquer une possible relation entre le Pape et la figure du père chez Bacon. Et l’on soulève en effet le versant d’une relation difficile de Bacon à son père. C’est évoqué. C’est important. Sylvester ne va pas plus loin. La biographie et les interprétations ultérieures donneront la suite voulue à ces informations.

L’interview est fondée sur la relation entre les deux parties. Il ne suffit pas de questions intelligentes, encore faut-il une capacité de captiver l’artiste afin qu’il puisse sortir des idées qu’il ne savait peut-être pas soutenir consciemment. Il y a un autre magnifique exemple de cet ordre dans le film réalisé avec David Bowie, Cracked Actor pour l’émission Omnibus de la BBC (53 min, 1974). C’est tourné aux USA lors de son tour du côté de Los Angeles et Hollywood. Durant un déplacement en Limousine dans l’ouest américain, Alan Yentob lui demande : « qu’éprouvez-vous à être ici maintenant ? » Et Bowie en train de boire un berlingot de lait répond : « Oh, c’est juste comme cette mouche qui est tombée dans mon lait, c’est un pays étrange que je ne comprends pas. » La seule capture de cette réflexion spontanée et la comparaison établie de la part d’un artiste à l’époque sous l’emprise de la cocaïne donne toute la fraîcheur de sa perception et son réel sentiment.

Pour Tracey Emin, l’entretien de 90 secondes allait passer après un reportage sur les années 1935 aux USA avec le programme WPA (work progress administration) mis en place par Roosevelt pour fournir du travail aux artistes en cette période de crise. La production voulait une information sur un artiste contemporain à la suite de ce reportage. J’ai moi-même interviewé l’artiste Chuck Close (USA) à propos du WPA, relate Levy. Il ne disait rien d’autre que ce qu’on trouve sur Wikipedia, jusqu’à ce qu’il mentionne Willem de Kooning comme ayant bénéficié de ce soutien, puis l’ayant perdu. De Kooning comme d’autres artistes étrangers peignait alors de façon économique, avec peu de peinture. C’était en réalité, pour ramener de la peinture à la maison et peindre des sujets qui n’auraient pas plu au WPA ! Voilà comment des faits réels et peu racontés peuvent advenir dans l’échange. Car il faut aller au-delà des questions extensives sur les dates, les lieux et les écoles. Il faut plancher sur la question du désir, de la culpabilité aussi.

A Times Square, au pied de I promise to love you ou les Love Neons qui s’allument et qui s’éteignent sous la pluie, Adam H. Levy obtient à peu près ceci de Tracey Emin : « Ici, tout est lumineux, tout est pub mais tout est silence. Pour quelques minutes, on peut en réalité penser à ce qu’on ressent. Mon œuvre est là. Cela se passe à un niveau différent {de tout ce que j’ai pu faire auparavant}. C’est global ! ». Défilent alors à l’écran les néons énonçant You touch my soul ou Love is what you want que l’on réceptionne autrement sous le coup du témoignage chaleureux (et pas tant agressif) de l’artiste.

Entretien de Adam H. Levy avec Tracey Emin