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2000 m2 and a garden
Réal. : Tama Tobias-Macht
Allemagne, 2012, 40 min

Dans une magnifique demeure située aux abords de Cologne, nous allons à la rencontre deux femmes collectionneuses d’art. Par le prisme d’un regard calme et patient, le film nous invite à naviguer sur une ligne de partage entre l’intimité du quotidien et la majesté du luxe et de l’art. Une vision ambivalente servie par une mise en scène étudiée.

Entretien avec Tama Tobias-Macht, réalisatrice

Vous avez tout dabord étudié la photographie, comment êtes-vous arrivée à la réalisation de films ?
Je suis partie d’Israël pour Cologne quand j’avais 19 ans. Ce changement était un véritable un choc culturel. Depuis lors, je n’ai cessé de m’intéresser à la question du « pays natal ». Par instinct, j’ai commencé à relier l’idée de la maison, du territoire privée à celle du lieu d’origine, où l’on est né. De là s’est développé un processus de réflexion qui traverse mon travail photographique et filmique. A chaque rencontre, je me suis attardée sur la personne et son environnement, son voisinage, sa ville, son pays. Je suis retournée quelques temps en Israël où j’ai étudié la photographie, et à mon second retour en Allemagne, je me suis professionnalisée en tant qu’assistante photo de grands photographes tels que Thomas Rhiele. C’est à ce moment là que mon intérêt s’est porté sur la photographie d’architecture, très en vogue en Allemagne et que mon travail a évolué vers l’image animée. Ma réflexion repose ainsi sur la combinaison d’une pratique filmique et photographique et d’un sujet, la ville et celui qui l’habite

2000 m2 and a garden est davantage le reflet du rapport entre l’individu et son cadre de vie intime?
Ce film fait partie d’une trilogie de films courts ayant pour thème commun les maisons à Cologne. Dans ces courts métrages, les plans sont fixes comme si une seule scène était filmée. Les personnages évoluent dans le cadre et composent une sorte de performance. Dans « 2000 m2 and a garden » précisément, j’avais le sentiment d’être à la fois dans une maison privée et aussi dans un musée. Et chaque plan se transformait ainsi en véritable tableau. Pour le filmeur (et ensuite le spectateur), il s’agit juste de regarder et d’être là.

Comment avez-vous collaboré avec les habitants de cette maison ?
En fait, je trouve vraiment difficile l’exercice du documentaire. Lors de la production du film, les gens se montrent eux-mêmes, on les filme dans leur vie privée, ils parlent d’eux sans vraiment savoir ce que signifie se mettre en scène devant la caméra. En tant que réalisateur, vous devez sentir que la façon la plus juste de filmer afin de ne pas heurter vos personnages. Vous avez une grande responsabilité. J’essaie donc de faire des films qui soient des créations où s’engagent mutuellement le filmeur et le filmé. Le film doit faire converger les intentions des deux parties.

Il s’agit bien d’un film documentaire, mais avec un traitement spécifique qui implique une recherche expérimentale.
Oui, absolument. Mais le terme expérimental ici est à comprendre dans le sens d’une expérience vécue ensemble. Je n’essaie pas de dire quelque chose dans mon film, mais plutôt de créer un langage à plusieurs voix qui intègre directement la matière du film.
Je questionne les gens sur ce qu’ils apprécient dans leur maison, l’endroit qu’ils préfèrent, et ce qu’ils aiment y faire. J’essaie de montrer comment se déroule la vie quotidienne dans un lieu donné, et de l’interpréter dans un film, dans une scène.

Une séquence paraît cependant un peu énigmatique, celle de la partie de cartes. Pourriez-vous nous éclairer sur cette scène ?
C’est un petit film dans un grand !
J’ai demandé aux deux femmes dans quelle situation elles voulaient être filmées. Il y a, par exemple, la scène des fleurs coupées agencées dans les vases, et puis celle du bridge car l’une d’elle est une championne de bridge. Durant la partie, beaucoup d’informations affleurent à l’écran, mais sous forme de questions. Qu’est ce que le bridge a à voir dans la relation de ces deux femmes ? Sont-elles sœurs, amantes ? Travaillent-elles ensemble ? Et ce processus de questionnement se poursuit dans les séquences suivantes avec notamment les scènes de déménagement.

Tout au long du film, on découvre la formidable collection d’œuvres d’art qui sont filmées dans leur cadre, jamais pour elles-mêmes, en vue frontale. Pourtant, les collections de porcelaine sont les seules pièces mises en scène dans un cadre serré.
Je montre en effet trois fois les porcelaines, plein cadre sur l’image, avec un clin d’œil aux alignements d’objets de Morandi.
J’ai demandé aux deux propriétaires quels étaient les objets les plus importants pour elles dans la maison. Quand elles m’ont dit que c’était les porcelaines, je suis restée stupéfaite. Il y avait des choses si belles et si impressionnantes en volume tout autour de nous!
Pour le cadre, je n’ai rien mis en scène, elles étaient agencées de cette façon. Elles font en fait la collection de porcelaine depuis vingt ans, c’est un de leur hobby préféré. En réalisant ce focus, je voulais que le spectateur devine à quel point cette collection est importante pour ces femmes. A ce stade, je sollicite le spectateur pour la création du film.