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Au détour du parcours d’Alyssa Verbizh / Focus sur son film « Mona Hatoum » par Isabelle de Visscher-Lemaître

Le travail d’auteure et réalisatrice de courts métrages ou de documentaires sur l’art, Alyssa Verbizh le démarre en 2003 et elle ne l’a pas lâché depuis. Elle commence par un docu sur les frères Bouroullec en coréalisation avec Myrha Verbizh, sa sœur. A l’époque, il existait encore une Biennale du Film sur l’art à Paris, la BIFA, entièrement montée par Gisèle Breteau-Skira au Centre Pompidou et qui se déroule une dizaine de saisons allant de 1987 à 2004 – même si celle qui l’aura fondé quitte en 2000. Ceci vaut au film « pionnier » d’Alyssa Verbizh le Prix du meilleur film en design. Ensuite, la jeune réalisatrice poursuit par une série de courts portraits d’artistes (8-12 min) commandés par le Musée d’art moderne de la ville de Paris (à l’époque sous la direction de Suzanne Pagé, avec Hans Ulrich Obrist au commande du programme Migrateur).

Dans la foulée, elle est appelée à faire le reportage image de la première exposition de La maison rouge, et donc de son inauguration. Elle y documentera l’année suivante l’exposition de la collection d’art brut d’Arnulf Rainer. Sa connaissance des lieux dès leur origine fait d’elle la personne idéale pour filmer la collection d’Antoine de Galbert telle qu’il l’expose en 2014 lors du 10ème anniversaire de la Fondation. A cette occasion, le collectionneur adopte un parti pris intransigeant : exposer tout ce qu’il possède « qui s’accroche au mur » (de peinture ou de bidimensionnel, à quelques exceptions près) côte à côte sur 200 mètres linéaire, sans tenir compte des styles, des époques, des techniques. A la place, il est fait usage d’un logiciel ayant enregistré les tailles et les numéros d’inventaires des œuvres à partir de quoi les pièces sont ordonnées selon ce qu’on pourrait appeler une « organisation établie ». Sans entrer dans le détail de cet événement marquant et pas moins incisif quant à la question de la collection (du sujet qui s’y cache et de la folle entreprise que ça recouvre), l’on peut dire qu’on sortait de là « bombardé » d’images, et pas souvent joyeuses ! L’un dans l’autre, cela pouvait provoquer qu’on érige mentalement un second « mur », celui d’une protection à l’égard de cette accumulation souvent sombre et du caractère mélancolique de l’ensemble. Pour ma part, j’ai été traversée d’une certaine réserve au moment de voir l’exposition tandis que le film m’a offert la distance nécessaire. Dans son après-coup, le documentaire très senti et simplement amené procure un recul « requis » à mes yeux, pour pointer des moments capitaux au sein de cette collection, et des œuvres essentielles. Comme quoi d’une part, un film « trace » peut devenir un nouvel objet de monstration ayant tout son sens et apportant une contribution particulière à l’édifice de l’art contemporain et de sa compréhension. Et voilà comment d’autre part, un premier film plus circonstancié comme Le collectionneur derrière la porte (26 min, 2004), permet d’autres réalisations plus importantes : Le mur (voyager dans ma collection) (52 min, 2014).

Alyssa Verbizh enchaine donc les documentaires tantôt pour la Fondation Vuitton, tantôt pour le MAC/VAL mais aussi pour L’art et la manière (Künstler hautnah en allemand), cette émission de 26 minutes qu’ARTE lance en 2005. Ce programme né sous l’impulsion de Jean-Paul Boucheny (Image & Compagnie) visait à présenter les artistes de la création contemporaine dans leur quotidien. Malheureusement, il s’interrompt en 2013 – même si de nombreux films restent visibles sur ARTE VOD.

Ceci étant, ce programme aura provoqué de nombreuses rencontres entre réalisateurs et artistes au bénéfice de compte rendus filmiques parfois succincts, parfois amples et pas si anecdotiques que ça. Alyssa dit elle-même que « si L’art et la manière comportait certes une part de formatage exigé par la chaîne, cette émission avait le mérite de proposer de vrais portraits d’artistes actuels et de donner à voir une sorte de panorama de l’art contemporain (incluant le street art, le design etc). Proposer ce type de films aujourd’hui aux chaînes est absolument exclu ! »

Arrêtons-nous sur l’un de ces films dont Alyssa a eu l’initiative au sujet d’une artiste qui revient à l’actualité en ce moment à Paris. Il s’agit de Mona Hatoum que la réalisatrice filme en 2009-10 à Berlin et à Paris et notamment à l’occasion de sa résidence au MAC/VAL, tandis qu’on assiste durant cet été 2015 à sa 1ère exposition monographique au Centre Pompidou – grâce au commissariat de Christine Van Assche (24 juin – 26 sept. 2015).

Mona Hatoum (Beyrouth, 1952, vit à Londres) est l’artiste de l’attraction-répulsion ! Car la poésie côtoie systématiquement la violence ou le malaise. Et la séduction, la cruauté. Le contenu de l’œuvre qui est autant privé que social et politique, est noué aux conflits que traverse le Moyen-Orient comme à la condition féminine dans le monde. Ce sont toutes choses que l’on entend dans le film où l’artiste se livre ouvertement. Sans pression, ni tension inutile (que peut susciter la caméra), elle « dit » la question de l’identité (de chacun) et de l’exil (d’un grand nombre) être au cœur de son propos esthétique. Ses mots autant que la scansion qu’elle y met énoncent en interligne, et sans dramatiser, l’expérience vécue ainsi que la nécessité vitale d’y donner suite. Le drame libanais et la guerre civile depuis 1975 connue au plus près par cette palestinienne d’origine et orthodoxe d’appartenance familiale, fonctionnent comme moteur permanent à la création de Mona Hatoum. Et cela ne tarit pas malgré l’éloignement géographique de son centre névralgique depuis quasi 40 ans (où elle quitte accidentellement Beyrouth pour Londres), le partage de son temps entre Londres et Berlin depuis 2008 et la vie assez nomade que connaît tout artiste au faîte de sa carrière. Du reste, « il n’y a qu’en route qu’on soit vraiment chez soi », assène-t-elle dans un entretien.

Dans le film, sa présence physique, voire même charnelle à l’image, contribue à inscrire l’œuvre dans cette dimension corporelle qui la caractérise. Tant les boules de cheveux que ses performances anciennes où elle traine ses bottillons au bout de ses pieds nus dans la rue (tirées d’images d’archive), le relatent. Fait surface aussi la variété de formes que l’artiste suscite et pourrait-on croire, l’éclatement de sa production qui nécessite d’ailleurs l’appel à contribution de nombreux artisan-techniciens. Au passage, on apprécie la relation en douceur que l’artiste entretient avec ces corps de métier, à l’égal du caractère joyeux et généreux qu’a rencontré la réalisatrice avec l’artiste en cours de tournage (5 jours) et dont elle témoigne volontiers. L’œuvre toujours différente donc, et arborant pour l’heure un versant topographique, est en quelque sorte toujours la même. Elle comporte en tout cas une « charge morale » indifférentiellement patente. Non qu’elle ait une leçon à donner, ni qu’elle arbore un versant inutilement pesant quoique la forme plastique ou l’image obtenue puisse être oppressante parfois. C’est juste que la violence sous-tendue n’est ni gratuite, ni spectaculaire. L’artiste s’est visiblement confrontée à elle. Elle l’a même sciemment affrontée de sorte qu’elle est à même de donner forme à une œuvre plutôt réaliste en vérité. Nombre de gros plans et de close up sur les pièces qu’Alyssa peut filmer (à la galerie Chantal Croussel notamment) ou sur les ouvrages en cours de fabrication auxquels elle assiste, alimentent la composante « réelle » à l’origine de l’œuvre et le versant « terre-à-terre » de ce vaste corpus artistique.

L’on ne sait à ce jour ce que rassemblera l’exposition de cette artiste femme au Centre Pompidou. Ce qui est sûr, c’est qu’à sa demande, ce film sera montré dans l’exposition – sous-titré en français plutôt que doublé. Ceci est tout à l’honneur d’Alyssa Verbizh qui rêve de réaliser un documentaire plus long sur une artiste dont elle admire le travail depuis longtemps et qu’elle a amenée sur les écrans (ainsi que deux autres femmes artistes, Tatiana Trouvé et Shilpa Gupta). Un projet de tournage durant l’exposition à Pompidou est en cours de discussion, mais encore en suspens.

Juin 2015

 

 

Exposition « Mona Hatoum »
Commissaire : Mnam/Cci, Christine Van Assche
24 juin 2015 – 28 septembre 2015
Galerie 1 – Centre Pompidou, Paris