Réalisation et Images : Julien Devaux

Production : Patrick Viret – ATLANTE PRODUCTIONS / Stéphanie Lippens 43 FILMS

Montage : André Gaultier

Son : Cristian Manzutto

Belgique, 2006, 55′, 4/3, couleur, stereo

Entretien avec Julien Devaux, réalisateur

Qu’est ce qui a motivé le choix de l’artiste Francis Alÿs ? Avez vous une implication particulière dans le milieu de l’art contemporain, ou bien un intérêt prononcé pour l’art actuel ?

Je connais Francis Alÿs depuis très très longtemps. A l’époque, il était étudiant en architecture dans ma ville natale, Tournai en Belgique. Ensuite, il est parti au Mexique et nos routes se sont séparées.  De mon côté j’ai suivi des cours en Beaux-Arts en Angleterre, avant de venir m’installer à Paris pour y étudier l’Histoire de l’art. Ensuite, j’ai entamé une carrière de monteur dans le documentaire et le cinéma. J’ai toujours voulu mêler ces deux passions, le cinéma et l’art. Tout naturellement je me suis dirigé en tant qu’auteur vers un premier film sur l’art et plus précisément sur l’art de Francis Alÿs. 

Comment  filmer un artiste au travail, comment montrer la création en étant créatif soi-même, comment rendre accessible une oeuvre sans en briser le mystère ? Voilà certainement les questions qui me passionnent le plus. Rentrer en dialogue avec les arts plastiques en utilisant le média qui est le mien aujourd’hui, le cinéma.

Comment définiriez vous ce film : est ce un portrait de Francis Alÿs ? Un regard subjectif sur ses actions artistiques ? Un documentaire sur l’artiste et la ville qu’il investit comme « atelier » et lieu d’expérimentation ?

J’ai voulu découvrir une œuvre à travers une ville, parcourir une ville pour comprendre une œuvre. Comme s’il s’agissait d’un jeu de pistes, j’ai suivi les traces laissées par l’artiste, récolté les indices de sa présence. Je me suis inspiré des témoignages des personnes avec qui il collabore, des gens de la rue. En confrontant des discours populaires et sensibles à d’autres plus réfléchis et objectifs, j’ai tenté de restituer le travail d’Alÿs au cœur même de l’environnement qui l’a vu naître.

Quel est le langage filmique de cette approche ? Ou pour dire autrement, quels ont les principaux partis pris de réalisation du film et pourquoi ?

Francis Alÿs est une personne toujours en réflexion, en action. J’ai donc vite abandonné l’idée du cadre fixe et de l’interview. Dans le film, Francis Alÿs ne s’adresse jamais directement au spectateur. On le découvre par bribes, toujours en mouvement, s’adressant à ces collaborateurs, préparant une action, marchant dans les rues de Mexico… J’ai filmé des détails dans la ville, j’ai filmé des détails de l’artiste : les morceaux d’un puzzle qu’il fallait ensuite construire.  Sur un principe d’associations d’idées, le film suggère ainsi plus qu’il ne montre. L’atelier de l’artiste qui se trouve au cœur du centre historique de Mexico structure le film. Les séquences d’atelier ponctuent sa narration, comme une respiration entre les échappées dans la ville et ses environs. Il s’agit d’un vieux bâtiment fermé sur un large patio sur lequel s’ouvre différentes pièces, organisés en ateliers de création : peinture d’enseigne, restauration d’œuvres anciennes, animation graphique par ordinateur, effets spéciaux, montage. L’atmosphère sereine du lieu contraste avec l’animation bruyante des rues alentour. C’est le lieu où les œuvres sont réalisées et finalisées, la rue étant leur source d’inspiration. De l’atelier à la ville, de la ville à l’atelier, le film se structure sur cette dynamique de va-et-vient.

Comment avez-vous abordé l’artiste ? Comment avez vous collaboré avec lui (vous a-t-il laissé champ libre ou bien a –t-il participé aux réflexions sur la mise en scène ?) ?

Je connaissais bien Francis depuis l’époque où nous vivions tous les deux en Belgique. Je n’ai fait que retrouver un ami finalement. Au cours de mes différents voyages à Mexico j’ai pu séjourner dans son atelier, ce qui a considérablement facilité l’écriture du film et le tournage puisque j’étais « au cœur de l’action ». Alÿs commençait à cette époque à faire beaucoup de vidéos et j’ai très vite collaboré à ses œuvres pour financer mes voyages et séjours mexicains. Je me suis retrouvé monteur, cadreur voir co-réalisateur sur certaines de ses pièces. Notre dialogue artistique a pu prendre une autre dimension par l’intérêt mutuel que nous portions à nos activités. Francis Alÿs aime s’entourer de personnes au savoir-faire différents et complémentaires. C’est une grande qualité car il sait reconnaître le talent et les  compétences de l’autre. Pour le film, cette collaboration vécue dans le respect des savoirs faire de chacun a été décisive.

Quelles sont les particularités de ce film, les contraintes et les obstacles, en tant que réalisation et production d’un film sur l’art (en terme de droits, par exemple, mais aussi en terme de réalisation) ?

C’est toujours très difficile de produire un film sur l’art. Il n’y a pas forcément la place pour des diffusions TV. Enfin s’il y a diffusion, il s’agit de productions plus formatées, où l’artiste s’adresse directement au spectateur par exemple. Je voulais trouver une forme originale qui fasse écho au travail de l’artiste sans forcément l’expliquer. L’idée centrale tient dans la volonté de dégager un certain nombre de questions sans forcément en fournir les réponses. J’avais besoin d’une certaine autonomie pour arriver à ce résultat et surtout du temps. Le fait que je collabore aux vidéos d’Alÿs m’a permis de rester de longues périodes sur place à Mexico et d’accumuler de la matière. Je pense que le temps de tournage est essentiel pour ce genre de film. Les éléments arrivent petit à petit. La confiance s’installe. J’ai pu suivre les processus artistiques de l’intérieur et sur le long terme. Cela a été déterminant. Heureusement, la télévision belge m’a préacheté le film, une aide essentielle. Aussi, j’ai reçu des financements des différents galeristes de Francis Alÿs, une sorte de mécénat  pour un projet documentaire sur un de leurs artistes. Ces différents financements ont été de vrais gages de crédibilité pour la diffusion du film, son édition en dvd et sa distribution.

Aviez vous déjà réalisé des films sur l’art ou sur un artiste en particulier ? Cette expérience vous a-t-elle donné envie de vous intéresser à d’autres artistes ?

De Larges Détails est mon premier film sur l’art. Avant d’entamer ce projet, j’avais filmé une amie peintre au Louvre qui faisait une copie d’un tableau de Jean-Baptiste Chardin « La Raie ».A l’époque, il s’agissait de filmer une artiste au travail, hors de son atelier; de confronter un travail en cours à un original exposé dans l’espace public du musée. J’ai découvert ensuite que Matisse avait copié lui aussi ce même tableau pendant plus de 6 ans. J’ai le projet aujourd’hui d’un film autour de la pratique de la  peinture en partant du travail de cette amie et de sa copie de la Raie de Chardin.

J’ai aussi d’autres projets, à l’état de prémices,  qui me tiennent à cœur sur des artistes connus et moins connus. Tout cela prend beaucoup de temps.