Teaser B Heidsieck 10′ from APRES on Vimeo.

Quelques mois avant sa disparition survenue le 22 novembre 2014, le poète Bernard Heidsieck, pionnier de la poésie sonore en France, avait activement collaboré à la réalisation d’un documentaire sur son œuvre, son histoire et sa personne. Philippe Franck, co-réalisateur du film avec Anne-Laure Chamboissier, nous livre  quelques éclaircissements sur la genèse et l’élaboration de ce film, aujourd’hui co-édité en livre-DVD par le CNAP et Après Editions. 

SensoProjekt : Comment vous est venue l’idée d’un documentaire sur Bernard Heidsieck ?

Philippe Franck : Cette idée a pris source à la faveur de l’exposition Sonopoetics en septembre 2010 à l’Institut Supérieur d’Etude du Langage Plastiques de Bruxelles que nous avons organisé  dans le cadre du festival international des arts sonores City Sonic que j’ai initié avec Transcultures en collaboration avec la Ville de Mons en 2003. Cette exposition autour de la poésie sonore dans les collections du CNAP dont Anne-Laure Chamboissier et moi-même avons été les commissaires artistiques présentait des œuvres de John Giorno, Brion Gysin, Maurice Lemaître, Gil Joseph Wolman et d’autres artistes importants en montrant les liens entre une approche d’écriture poétique, expérimentale et plastique ou encore calligraphique introduisant aussi à la question de la partition dans ces œuvres hybrides. Au centre de l’exposition, Bernard Heidsieck avec une douzaine d’œuvres fortes. Pour accompagner celles-ci et en guise de complément pédagogique (son œuvre étant connue de certains en Belgique mais pas autant qu’en France), nous avons pensé qu’il serait intéressant de faire une interview de Bernard sur son œuvre. En faisant une première recherche pour l’expo, nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait pas vraiment eu de film sur lui orienté « tout public », en tous les cas pas de film à but compréhensif, qui prendrait en considération l’ensemble de l’œuvre du personnage, de sa démarche et de son activité artistique multiple en les mettant également en contexte. Puis de fil en aiguille, l’idée est venue de nous lancer, tant qu’à faire, dans un vrai documentaire.

SP : C’est la première fois que vous réalisez un documentaire. Pouvez vous nous résumez en quelques mots votre parcours et celui d’Anne-Laure Chamboissier ?

P.F. : En effet, ni Anne-Laure, ni moi n’avions fait de film auparavant. Nous avons trouvé un véritable soutien  du côté du CNAP, avec notamment l’aide de Pascale Cassagnau et aussi de Grégory Lang, de Solang Production Paris Brussels qui a rapidement été intéressé par le projet en nous faisant confiance. Grégory nous a fait rencontrer Gilles Coudert d’APRES qui avait une belle expérience de documentaires « de proximité »  avec des artistes importants (Buren, Kawamata,…) qui est devenu producteur délégué du projet et  qui nous a également conseillé/accompagné sur la réalisation du film.   En ce qui concerne mon parcours, il est profondément marqué par l’hybridité et la recherche de la rencontre singulière. J’ai commencé dès les années 80, pendant mes études universitaires d’histoire de l’art puis de communication sociale, comme artiste sonore/chanteur/musicien et j’ai collaboré avec de nombreux autres créateurs internationaux de toute discipline (dont des vidéastes dont Régis Cotentin, mais aussi poètes tels Ira Cohen, Gerard Malanga et d’autres auteurs nord-américains). C’est pour aider d’autres artistes « indisciplinaires » que j’ai créé l’association Transcultures en 1996 à Bruxelles devenue depuis 2008, un Centre de cultures numériques et sonores à Mons. Pour le documentaire sur Bernard Heidsieck, j’avais une entrée via le son, au-delà musique de sa voix et de sa démarche singulière et pionnière,  mais pas au niveau de la réalisation de l’image. Anne-Laure est issue du domaine des arts plastiques mais avec un intérêt marqué pour les interdisciplinarités. Elle a également collaboré au festival international des arts sonores City Sonic  que je dirige à Mons et a été co-commissaire de plusieurs expositions en Belgique et en France avant de lancer son propre  projet. Nous partageons, outre une formation d’historien de l’art, une passion pour les croisements artistiques contemporains tout en rappelant leurs origines.

SP : Comment vous y êtes vous pris pour amorcer les recherches et esquisser la forme du film ?

P.F. : Nous avons d’abord rencontré Bernard Heidsieck chez lui à Paris. Bernard a accueilli ce projet d’emblée avec enthousiasme et nous a confirmé qu’en effet, malgré plusieurs interviews réalisées, il existait très peu d’images vidéo d’archives mis à part peut-être, une vidéo réalisée par Frédéric Acquaviva, Tout autour de Bernard Heidsieck entre 2002 et 2013 (d’un traitement différent et dont nous n’avons eu vent qu’à la fin de notre propre réalisation). On est donc parti sur l’idée non seulement de l’interviewer aujourd’hui sur son œuvre, sur la poésie action évidemment, mais aussi sur sa double vie d’artiste et de banquier. C’était un angle particulier qu’il avait choisi de ne pas révéler à l’époque, ni aux employés de la Banque française du Commerce extérieur dont il a été le Vice-Président ni aux artistes et à ses amis poètes.  Certains savaient qu’il était banquier mais il y avait vraiment une scission  très nette, entre le moment de la journée où il était banquier, et le moment de la soirée où il était poète, où il écrivait chez lui ou se produisait en public. Cela nous a paru intéressant plus que d’un point de vue anecdotique, parce que cela révélait une sorte de schizophrénie qui nous semblait « créativement » porteuse et qu’il a aussi réussi à intégrer, de manière très personnelle, dans son œuvre. Ce n’est pas l’angle central du film, mais c’est un point de vue inédit sur l’homme et son œuvre. L’autre aspect très important du film concerne les interviews que nous avons réalisé chez lui (il y était assigné à résidence à cause de sa santé mais je pense qu’on serait de toute manière aller au plus près de son antre), au milieu de ses tableaux, de ses bandes magnétiques, ses disques et de ses livres.

SP : Et ensuite vous avez élargi les entretiens à un nombre de personnalités choisies mais toujours sur le mode de l’intime…

P.F. : Exactement. C’est d’ailleurs avec Bernard que nous avons défini un cercle d’amis proches, une dizaine de personnes seulement, tous artistes (certains étant aussi enseignants et critiques comme Arnaud Labelle-Rojoux et Jean-Pierre Bobillot) mais également capables de produire une analyse pertinente de l’œuvre et du personnage. Ces témoignages étaient d’autant plus éclairants que leur parole partait aussi des pratiques respectives, soit critiques, soit artistiques des interviewés et qui avaient un lien direct avec son héritage. Je veux dire l’héritage bien vivant de Bernard, dépassant sa mort dont on pouvait se douter alors qu’elle serait  malheureusement proche bien qu’il aie eu l’esprit vif jusqu’au bout. Le film se déroule ainsi dans une forme d’intimité (chaque interview a été réalisé dans le domicile privé de la personne sauf celle de John Giorno que nous avons rencontré au Centre d’art Faux Mouvement à Metz, à l’occasion de son exposition Thanks 4 nothing) et de convivialité aussi, au cœur de la démarche, des enjeux, de la réflexion. Nous voulions sortir du panégyrique pour essayer d’être le plus proche possible du sujet et de l’homme.  Et aussi, je pense aux jeunes, de ce que ça leur dit aujourd’hui l’œuvre de Bernard avec un héritage direct comme Anne-James Chaton (qui est également dans notre film) soit en élargissant le cercle, avec les démarches proches de la musique expérimentale, des arts sonores, des écritures numériques, voire du slam. Bernard était peut-être le dernier grand pionnier de la poésie sonore. C’était important pour nous de rendre compte de cette histoire là aussi et de montrer toute sa validité et sa « fraicheur ».

SP : Vous disiez manquer de matière au niveau des témoignages filmés. Pourriez-vous nous parler de l’usage des archives audiovisuelles et photographiques, qui sont nombreuses dans le film ?

P.F. : En creusant, on s’est rendus compte qu’il y a énormément d’archives audio. Et il faut ici rendre hommage au travail engagé de Laurent Cauwet (que nous avons également interviewé) qui a réédité avec sa maison d’édition Al Dante, la plupart des œuvres écrites de Bernard avec un CD permettant d’avoir ainsi une double lecture, plus complète d’une œuvre à la fois orale et écrite. Heureusement,  pour les visuels, nous avons bénéficié des photos (et du témoignage dans le film) de Françoise Janiquot, la compagne de Bernard qui a un regard très intéressant. Elle a été une espèce d’archiviste libre de cette époque là. On a pu donc avoir de très belles photos noir et blanc de Françoise qui nous a ouvert sa collection mais il nous fallait aussi de l’image en mouvement. Anne-Laure a trouvé, à Marseille, au Centre national de la poésie des enregistrements de lectures que Bernard (dont les incroyables Respirations et brèves rencontres) avait fait spécialement pour le centre. Notre amie Manuela Morgaine nous a également donné des archives d’une performance de Bernard à Paris, un peu plus récente. Au Québec, j’ai trouvé au Centre d’art contemporain Le Lieu, avec l’aide de son directeur et également performer/artiste, Richard Martel qui y avait invité Bernard deux performances tournées lors de festivals internationaux de performances là bas. Enfin, Arnaud Labelle-Rojoux nous a généreusement donné des sacs de vieilles cassettes du festival Polyphonix dont certains extraits ont été utiles. L’achèvement du film coïncidant avec l’impressionnante réimpression des œuvres tapuscrites de Bernard aux Presses du Réel, nous avons également voulu mettre en perspective le texte original tapé à la machine avec l’enregistrement original audio. C’était en quelque sorte une façon de reconstituer une archive vivante. Il s’agissait de montrer l’articulation entre l’écrit et le dit, de le réintégrer autrement dans la page d’une certaine manière après l’en avoir également sorti, de montrer un texte mis en action et mis en voix par le poète. On le donne ainsi à lire et à entendre de la manière la plus proche possible à plusieurs endroits du film, en fonction des commentaires de Bernard ou de ses proches. C’est un parti pris cinématographique qui colle tout-à-fait aux supports artistiques de Bernard.  Cela participe peut être aussi d’un certain côté pédagogique dans notre film.

SP : Est ce que la réalisation de ce film vous a donné envie d’explorer encore davantage l’œuvre de Bernard Heidsieck et avec elle l’histoire de la poésie sonore ?

P.F. : Ce travail de recherche a donné l’envie, au delà-du film, d’en faire une installation  en montrant des documents d’archives peut-être un peu plus dans leur longueur. Il s’agirait de faire vivre autrement également tout de ce qu’il y autour, et qui va au delà du film, y consacrer par exemple un volet performance. Ce serait aussi une manière de mettre en lumière l’héritage de Bernard dans le travail de jeunes créateurs. Je pense, par exemple en Belgique, à des jeunes poètes qui traitent leurs voix également avec l’électronique comme Sebastian Dicenaire, mais aussi à toute une génération énergique au Québec. Nous avons choisi d’un peu moins mettre l’accent sur l’oeuvre plastique de Bernard dans le film. On s’est tenu à nos interviews et à la vision de ce cercle d’amis intimes. On aurait pu avoir un deuxième cercle plus large des gens qui ne le connaissait moins directement, des jeunes d’aujourd’hui. On pourrait le creuser par la version événement performance en montrant l’aspect extrêmement vivant de son héritage.  Mais cela dépasse forcément l’homme car il le dit lui-même, au niveau de l’interprétation, on ne pourra jamais interpréter du Heidsieck sans Heidsieck même si l’interprétation très fine de l’acteur Laurent Poitreneaux au festival d’Avignon en 2010  et récemment, en décembre 2014, lors d’une soirée d’hommage après la projection de notre film, à la Comédie de Reims, en est une exception remarquable. C’est très difficile, très particulier, au niveau de la voix, de la diction, du rythme, et sur l’aspect bande magnétique. On ne peut pas aborder son œuvre comme une partition. Par contre, si on prend cet héritage de manière très libre comme une source d’inspiration audio–performative, avec ces dimensions là et son complément plastique/visuel, et bien sûr celle de l’écriture au sens large du terme, là de jeunes artistes, et plus largement le public d’aujourd’hui qui est à chaque fois conquis par la force de cette œuvre, peuvent s’y retrouver. C’est donc dans ce sens que je souhaiterais, à l’avenir, avec mes partenaires, continuer à mettre en visibilité et en perspective l’œuvre de Bernard Heidsieck.

Bernard Heidsieck, La poésie en action, 2014, 55 min.
Un film documentaire d’Anne-Laure Chamboissier et Philippe Franck, en collaboration avec Gilles Coudert.
Une coproduction, a.p.r.e.s production, CHAM Projects, Solang Production Paris Brussels, Transcultures,
avec le concours du Centre national des arts plastiques (Image/mouvement)
et le soutien de la galerie Natalie Seroussi.

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