Les années Pop Art (1964-1968) de Jean Antoine, 2001, 31’, Online Productions pour « Métropolis » sur ARTE

Petite narration à propos d’un film sur le Pop Art et ses extensions anglaises, françaises, allemandes et belges et augmenté d’un commentaire de Magritte et Duchamp !

Jean Antoine, important réalisateur belge pour la RTBF, adore rencontrer les artistes dans leur atelier. Il a 30 ans à peine quand il pousse la porte des Lichtenstein, Rosenquist, Warhol et autres. Eux aussi ! En 1964, la Radio Télévision Belge Francophone lui commande un reportage sur le Pop Art américain naissant. L’émission s’intitulera Métamorphoses : Dieu est-il pop ? Elle durera plus de 70 min. Au final, un peu daté, ce documentaire tombe aux oubliettes. En 2000 par contre, à l’occasion de l’exposition Les Années pop au Centre Pompidou (2001), le formidable producteur et réalisateur Pierre-André Boutang, alors rédacteur en chef du magazine culturel Métropolis pour ARTE, s’adresse à Jean Antoine pour couvrir le sujet. Celui-ci coupe dans les plans de son tournage du début des années 60 (en n/bl) et garde le meilleur. Afin de brosser ces années pop en Europe, il joint une série d’images filmées entre 1967 et 68 (et tournées en couleur, cette fois) qui incluent le pop art anglais, les nouveaux réalistes et quelques figures belges et allemandes. Il place quelques voix off. Il procède à un nouveau montage. Cela donne lieu à 30 min. d’images et de témoignages d’une grande fraicheur, candides parfois, sagaces et clairvoyants beaucoup. Très parlant sur l’époque surtout. Voilà ce que peut produire la télévision, quitte à faire un peu le ménage !

 

Tout commence avec des vues sur New York, mais très vite, la parole est donnée à Magritte que Jean Antoine connaît depuis toujours. La dictature de l’art abstrait est tombée, annonce-t-on. Et Magritte d’ajouter au sujet du pop « que oui, si l’on ignore le dadaïsme (…), le Pop art semble être un mémento. (…) Mais enfin, peindre le drapeau américain ? Disons que si on oublie le dadaïsme, peut-être que le Pop montrera des images inattendues qui comblent notre désir d’efficace. » En quelques secondes et par sa mention d’efficacité appliquée à la chose artistique, une intensité est donnée au film car un possible débat d’idées est lancé. L’attention restera vive. S’adressant ensuite au très jeune Rauschenberg dans son atelier, il lui est demandé si le pop art constitue un nouveau « paysage » en art. Avec beaucoup de volupté, Rauschenberg acquiesce disant que ce que « dépeint le pop art est peut-être une nouvelle nature morte. Et que c’est en tout cas, une façon plus honnête et plus franche de voir. » Rosenquist raconte pour sa part sa pratique professionnelle de peintre de panneau publicitaire sur Times Square tandis que quelqu’un l’a repéré. C’est ainsi qu’il devient peintre. « Car la peinture, c’est pour voir. Et ces peintures (que je fais maintenant sur toile) sont plus fortes que ce qu’on voit en dehors de la galerie. » Par ces mots, Rosenquist signifie-t-il que la représentation du réel est plus révélatrice que le réel ? Plus vraie ? C’est un autre de ces propos que soulève incidemment le film. Chez Lichtenstein, le graphiste, l’on repère de l’humour ainsi qu’un contenu romantique. Côté style, il se réfère à Klee, Miro et Picasso mais il dit surtout aimer joindre des idées volontiers idiotes à ses images. Quant à Warhol, le grand timide, il parle peu naturellement. Mais la captation à la Factory, de l’artiste occupé à filmer est magnifique. Sur les murs argentés repose une série de Flowers Pictures, ces sérigraphies qui allaient partir pour la galerie Sonnabend à Paris, tandis que Warhol tourne en caméra sur pied un portrait de la mannequin, Ivy Nicholson. Cela précède de peu la période où Warhol pense abandonner la peinture pour le cinéma. De le voir au travail, entouré mais sans apprêt, restitue avec justesse la vie active qu’il menait avec une attention délicate aux personnes dont il ne niait pas tirer la stimulation et les idées (dans le droit fil de la maxime lacanienne, « mon désir, c’est le désir de l’autre »).

 

Suivront Marisol (Escobar), cette artiste d’origine vénézuélienne oubliée aujourd’hui et tellement embarrassée à l’écran, puis Yayoi Kusama la japonaise arrivée très jeune à New York pour y consulter un psychiatre. Sauf que celle-ci réalisera sur place de nombreuses performances ou actions à la lisière de sa démence, ainsi qu’une œuvre « aux poids rouges » très diffusée aujourd’hui – et même associée à Vuitton pour le lancement d’une nouvelle collection en 2012 ! Sur le moment, qui pouvait dire qui allait devenir célèbre ou pas ? Qui, surtout parmi les femmes artistes, allait gagner la reconnaissance ou pas ? Au fond, ce film s‘empare aussi de cette question. Quand plus loin, il documente généreusement l’œuvre d’Evelyn Axell et qu’ensuite, il retransmet de riches images obtenues avec Niki de St-Phalle, Jean Antoine prend parti pour la promotion de l’art des femmes. Ce n’était pas chose courante à l’époque. Bien sûr, la première, Evelyn Axell, était sa femme (décédée jeune et en train d’acquérir la notoriété méritée depuis les années 2000). Mais elle était également une importante artiste pop en Belgique, et la seule du genre. Elle y vécut de l’intérieur mai 68, ce qu’elle relate. Quant à Niki de St Phalle dont rien ne garantissait la pérennité artistique, Jean Antoine la capte dans ses meilleurs moments où elle « tire » sur sa peinture à l’impasse Roncin (Paris, 1964), et qu’elle livre sa conviction de la venue d’une « nouvelle dimension en art. » Certes, le réalisateur ne peut pas cacher son amour des femmes mais celui-ci est tellement mis à leur meilleur bénéfice !

 

Entre temps, l’auteur du tournage s’adresse aussi au jeune George Segal qui précise combien il lui importe de réaliser ses œuvres en 3D. « A chaque fois, ce sont des situations vécues avec des hommes et des femmes que j’ai connus dans la rue, dans des bars, à une pompe à essence… avec ces objets-là, dans cette esthétique-là. » Par ces mots, ce qu’on prendrait parfois aujourd’hui pour des sculptures pop un peu poussiéreuses, se révèlent être autant de creusets où est montré la relation des êtres aux objets dans un profond réalisme. Ensuite, c’est Duchamp qui frappe par ces mots : « le pop art, c’est une manifestation destinée à se séparer de tout ce qui relève du passé, comme influence (…). Il y a eu la déformation, l’anti-photographie, l’anti-perspective… » Duchamp fait-il allusion aux impressionnistes, aux cubistes, aux surréalistes et aux expressionnistes abstraits ? Sans doute. Et d’ajouter : « avec les pops, l’on assiste à une restauration de tout cela. Ca m’intéresse beaucoup. » Avec le pop art donc, Duchamp pressent un renversement en art en ce sens qu’il ramène de la figuration et de la « représentation réaliste ». C’est ce que la critique appellera de la « présentation » afin de donner toute sa place au réel, évinçant la fiction.

 

Enfin, le film s’attarde sur les tendances pop en Europe en passant par Londres d’abord avec Paul Caulfield, Joe Tilson, Peter Phillips, Allen Jones – et une allusion à Pauline Boty. Tous disent ne pas véritablement appartenir au pop, que cette histoire du pop relève juste d’un mécanisme spectaculaire sans rapport avec leur art. En France, Télémaque reconnaît s’être intéressé aux pops, mais son œuvre s’en distingue absolument car « je m’occupe plutôt de poésie », précise-t-il. Tandis que Raysse intègre ce mouvement y dénichant des « matériaux neufs qui atteignent plus d’intensité. Au fond, un artiste développe quelque chose dans un temps donné, et puis il refait. Et dans 20 ans, les gens ne comprendront plus ou erronément {la chose}. » C’est l’état de pensée de Raysse à l’époque – lui qui a développé une œuvre tellement différente au fil des années ! Côté allemand, on est heureux de voir Jean Antoine capter le témoignage de Konrad Klapheck, auteur d’une œuvre concentrée sur la machine et en particulier à ses débuts, sur la machine à écrire Continental qu’il décline en différentes images graphiques dépouillées et strictes. Son appartenance au mouvement pop ou pas ne le tracasse guère !

 

Après avoir présenté l’œuvre d’Evelyn Axell et sa technique de l’émail sur plexiglas, et avant de mentionner Marc Schepers qui, d’artiste (anversois), deviendra important conservateur au Musée Ludwig à Cologne, c’est à Pierre Restany qu’est donnée la parole. A l’époque, celui-ci voulait fermer le Musée d’Art Moderne à Paris ! Sa fougue nous resitue l’agitation qui régnait dans ces années-là – disons entre 1956-1968 pour reprendre la période qu’a choisi de couvrir l’exposition Les Années pop au Centre Pompidou en 2001 et qui suscite le remontage de ces images d’archives. « Nous vivons une époque exaltée et qui nous fait peur », explique Restany. « Il y a des monstruosités techniques {qui se produisent} (allusion à l’industrie du pétrole). Et l’art {traditionnel} est un refuge, une évasion. Mais non, au fait, l’art va {désormais} vous montrer le monde d’aujourd’hui. Même là, il y a des possibilités de poésie ! » Au fond, Restany exprime maladroitement que l’art va s’emparer des objets contemporains et de la production industrielle de son temps, et qu’il n’y a pas à s’en effrayer. La fermeture du musée à laquelle il fait allusion, c’est un geste pour qu’on en finisse avec l’art classique ou romantique. L’on sent combien il s’adresse à un public conservateur, sur de ses valeurs et peu prêts à en être délogé pour accueillir l’art « en devenir ». Le fou qu’est Yves Klein travaillant avec le feu, le doux dingue qu’est Arman qui ramasse, rassemble et enferme dans un boitier transparent, toute crasse qui lui tombe sous la main pour en faire un tableau, l’illuminé Villeglé que l’on voit dégringolé à force d’arracher des affiches en bord de Seine (presque du Tati !), tout cela, c’est de l’art sociologique. Cet art prend appui sur les faits de société réels. Plus loin, le tournage des images du jeune Christo au Trocadéro en train d’emballer une statue du Palais de Chaillot est magnifique. De même, quand on voit Tinguely mettre en mouvement une vielle pantoufle et qu’on l’entend énoncé : « l’objet est triste, le mouvement est triste et le son est particulièrement triste », sans autre explication, mais qu’à la suite, on voit sa fontaine fabriquée avec Niki de St Phalle sur la place Stravinsky à Paris, l’on est pris d’étonnement comme de passion. L’on songe à la poésie par les contraires telle qu’elle est agitée par l’artiste. Et le film de terminer avec ces paroles de Duchamp : « l’objet, c’est le motif par excellence de l’art. L’objet, c’est une des caractéristiques de notre temps, évidemment ! »

 

Ce film plein d’immenses vérités et pourtant fait d’un assemblage épars et incomplet, m’a rappelé l’extraordinaire documentaire assurément plus fourni et véritable précis d’histoire de l’art sur les années pop, ce qui les précède et ce qui va suivre à New York, réalisé par Emile de Antonio. Il s’agit de Painters Painting tourné en 1972. Cette magnifique frise cinématographique relate la rencontre exceptionnelle d’un réalisateur et amateur d’art passionné avec quelques 25 artistes essentiels des années 1960-70, dans leur atelier et au plus près de leur œuvre. A quand une projection de ce long métrage, en sous-titrage français ? En tout cas, Les années Pop Art de Jean Antoine nous en a ravivé l’envie !

 

Isabelle de Visscher-Lemaître