Titre : « Un espace de l’art ? »

Real. : Robert Milin, 2011, 104′

Production : Gilles Couderc & David Clougher

Edition DVD : Après Editions ( www.apres-production.com )

Entretien avec Robert Milin

Vous avez réalisé un film documentaire dans le cadre d’une résidence à Saint Denis. Il semble substituer le projet initial, à savoir une sculpture insérée dans l’espace public. Pourriez-vous nous parler des raisons de l’abandon de ce premier projet et des motivations de ce film ?
En 2010 je suis arrivé à Saint Rémy, quartier difficile à Saint Denis, dans le 93 pour une résidence de deux ans dans un appartement situé au 9e étage dune barre HLM. Je voulais alors y installer une œuvre dans l’espace public. Mais le trafic de drogue au pied des immeubles m’en a empêché: trop de violence. J’ai alors décidé de réaliser une œuvre, seulement visible dans mon appartement, tout là haut, au 9ème étage du bâtiment. J’ai calfeutré, voire même «protégé» par de grands rouleaux de carton, une pièce du logement où j’habitais. A l’intérieur de cette sculpture-abri j’ai installé du son: j’avais demandé à des habitants du quartier de me décrire oralement un lieu, un paysage où ils se sentiraient bien, à Saint Denis ou ailleurs. Cette description paysagère par des voix murmurées dans un espace en rouleaux de carton, les protégeant d’une violence extérieure, venait en contrepoint d’un espace public délabré. Le public, les voisins sont venus, pas en grand nombre mais ils se sont déplacés.

Des questions me sont alors venues sur le sens de l’art dans ce contexte de violence. Elles se sont posaient aussi en réaction à certains propos cyniques de collègues artistes sur la raison de mon engagement, et au discours de fonctionnaires et de médiateurs locaux sur la nécessité de créer du lien social. Je n’en pouvais plus du cynisme du marché de l’art comme de l’opportunisme technico-politique… Pour moi l’art n’est pas là pour créer du lien social du moins pas plus que la boulangerie du quartier ou le foyer socio-culturel de la cité. L’art n’a pas cette finalité et il faut se déprendre de tels mots. Je crois même que l’art créé fatalement du dissensus. Aussi ai-je voulu partager mon interrogation sur la raison de l’art ici en organisant un dialogue en face à face avec des artistes, des intellectuels, des élus politiques…

Ce film documente sur votre travail. En quoi fait-il partie intégrante de votre proposition artistique ?
Je pense que beaucoup d’artistes ont écrit sur leurs œuvres non pas pour communiquer sur elles mais pour réfléchir sur ce qu’ils ont produit, pour faire le point sur leur pratique. Je ne fais pas ici une œuvre d’art-plastique habituelle. Je réalise un travail de pensée qui est complémentaire de mon travail habituel d’artiste. Cette production s’inscrit dans le champ de l’art comme le feraient des écrits d’artistes. Elle me permet de m’interroger sur ma pratique comme sur celle des autres. Il en va ainsi, par exemple, des longs développements du chapitre art, forme, processus, dans lequel j’aborde la question des formes pures. Si on doit lui doit lui donner une appellation disons qu’il s’agit d’un documentaire d’artiste.

Ce documentaire se construit exclusivement sur la méthode de l’entretien filmé en plan fixe. Pourriez-vous nous expliquer les enjeux de ce choix formel et technique ?
J’ai choisi cette forme volontairement statique pour une raison très simple: l’idée de paroles en face à face. J’avais besoin de poser des questions de manière directe à mes interlocuteurs, près de leur visage et de leur corps. Je ne voulais pas trop les lâcher dans cette idée de les tenir là, en face de moi. «Seulement de la pensée et du corps»: voilà ce que je recherchais, avec volontairement peu d’échappées, sauf à quelques moments pour présenter légèrement les œuvres des artistes intervenants; mais là encore, par images fixes.
Nul doute que ce face à face est aussi une réaction à un monde où beaucoup de communication se fait par le téléphone, le SMS, le mail, les revues, les catalogues. Par ailleurs, les artistes, je le crois, échangent peu sur leurs œuvres et sur leurs positions, s’évaluant trop souvent par un jeu de cooptation en vertu des lieux d’expos où ils ont figuré comme par la taille prestigieuse de leurs livres avec pléthore d’images subliminales. Il m’a donc semblé opportun de générer de la pensée et des prises de position, assez directes, autour des oeuvres par la présence du corps de l’artiste ou de l’interlocuteur, ce que le film vidéo permet.
Ce travail a donc une forme: par le choix des intervenants, par le choix d’un lieu – au 9ème étage d’un immeuble HLM pour la plupart des séquences – par la caméra d’un format léger (le DV Cam) fixée entre moi et l’interlocuteur, tous les deux assis sur des chaises, ou debout, à 1,50 m de distance, moi questionnant derrière le viseur, l’autre me répondant devant l’objectif. J’ai tout fait seul, y compris l’éclairage des lieux de tournage, comme le son, puis le montage. Ce sont des moyens légers qui font partie de ce que j’appelle mon économie de vie, qui est un dispositif familial et artisanal. Ce mode d’existence me permet de résister à bien des pressions de tous les marketings qui nous assaillent. Ces moyens assez simples sont aussi ceux que je mets généralement en place dans mon travail autre, comme le fait de solliciter des pratiques et des paroles d’autrui dans mes œuvres plastiques.

Pour ces interviews, vous avez convoqué de nombreux participants, pour la plupart « professionnels de l’art » (artistes, intellectuels, collectionneurs ou encore cadres institutionnels). A partir de quels critères avez-vous choisi ces personnalités ?
J’ai voulu tout d’abord échanger sur le fond avec trois artistes. Pourquoi? Pour que de la pensée puisse sortir de leurs expériences. C’est ainsi que Thomas Hirschhorn s’imposait, un peu comme la Statue du Commandeur, affirmant avec conviction sa forme et son point de vue tout entier tendu vers davantage de justice et d’égalité. Et il est vrai que les sculptures de Thomas sont voulues comme des monuments requérant souvent la participation des populations locales dans un souci d’édification et d’instruction des gens. Sylvie Blocher prend la parole dans ce film parce que de manière délicate et sensible, mais en même temps frontalement politique, toute son œuvre explore la part de féminin trop souvent refoulée dans la société comme dans le rapport à l’autre, invitant des modèles surgis de la vie réelle à prendre toute leur place.
Didier Marcel est, dans ses propositions plastiques, un artiste éloigné de moi. C’est le plus «formaliste» des artistes invités, abordant le réel sous l’angle du signe, de l’image, du fragment, par le biais notamment du moulage et récemment du bas-relief; les titres de ses récentes expositions sont parlants: « Sommes nous l’élégance », « Magic garden », « Nuit magique ». Cette posture de fuite mélancolique du monde que semble rechercher Didier par le jeu d’une séduction esthétique et formaliste, a toutes les allures d’une forme de dandysme contemporain intéressante à convoquer comme contrepoint .
Je voulais ensuite inviter d’autres personnes en provenance de divers domaines comme l’anthropologie (Eric Chauvier), la philosophie (Aline Caillet), l’histoire de l’art (Guy Tortosa) et des opérateurs spécialisés en art public (Nathalie Viot, Johannes Schaub). Pourquoi? Je ressens ce fait qu’après un certain « terrorisme formaliste » propre à la modernité, l’art d’aujourd’hui s’ouvre à bien d’autres disciplines et selon un protocole moins fermé que celui des formes de la planéité picturale par exemple. En invitant un anthropologue comme Eric Chauvier je recherchais un penseur proposant autre chose que la fabrication d’un monde-objet, déconnecté du réel. Eric Chauvier place sa démarche au cœur de l’espace public ordinaire, celui de nos vies de tous les jours. Quant à Aline Caillet, c’est pour sa recherche d’une «fonction critique de l’art» qui ne soit pas la promotion d’un discours militant de la dénonciation que je l’ai invitée.
Je n’ai pas assez de place ici pour présenter en détail la raison de tous les intervenants mais sachez que tout en assumant la place prépondérante donnée aux personnes réfléchissant tous les jours, dans leur pratiques, à l’art, je ne voulais pas non plus laisser de côté ceux qui sont en prise avec le quotidien du quartier: les élus politiques locaux et quelques habitants qui m’ont aidé à agir.

Certains intervenants, tels qu’Aline Caillet ou Eric Chauvier cités plus haut, semblent par la fréquence de leurs apparitions articuler voire orienter la réflexion développée tout au long du film.
Oui, tout à fait parce que ce qu’ils disent tout au long de ce film éclaire de manière particulièrement forte la problématique de ce film à savoir quelle est la raison de l’art dans ce quartier où la vie est devenue si difficile ? Et comme je ne voulais pas faire un film du type «micro-trottoir» affirmer un point de vue c’est important.
Aline Caillet nous dit, par exemple, qu’il importerait de proposer ici une contre-image vis à vis de ce que les medias dominants nous donnent tout le temps à voir de ces quartiers – jeunes cagoulés…- plaçant du coup tous les jeunes de ces quartiers dans cette identité d’assignation. Elle nous fait, par ailleurs, une critique salutaire de l’Esthétique Relationnelle en fustigeant le « Let’s participate » comme étant un jeu de dupes, méconnaissant les conflits, utilisé comme agent vivificateur pour régénérer artificiellement le lien social.
Lien social: une expression sur toutes les lèvres officielles, sur tous les appels d’offres à artistes pour agir dans ces quartiers. Comment ne pas donner la parole à Eric Chauvier qui à ce propos nous fait une déconstruction de ce type de langage qu’il qualifie de «mots clés de la gouvernance» ? Ces mots, «esthétique relationnelle, lien social…» deviennent désormais les boîtes noires de nos pratiques quotidiennes. Il faudra s’en débarrasser pour aller vers d’autres explorations plus libres, plus autonomes vis-à-vis des commanditaires. Il est heureux que nous puissions obtenir dans l’art le concours d’anthropologues qui ont étudié les paroles et les discours comme médiation dans l’accès à la connaissance du réel. Voilà encore un matériau pour des artistes. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’entreprends actuellement un travail, avec l’aide d’Eric Chauvier, à propos d’un portrait de groupe de caissières de supermarchés interrogeant leurs postures – leur «hexis» dirait Bourdieu- comme leurs manière de prononcer les mots que la fonction leur impose.

Cette forme de création qu’est le film interroge ainsi votre travail, et partant l’art contemporain en général sous un angle critique. Le film est-il donc le miroir d’une posture politique, déjà affirmée dans votre travail d’artiste ?
Oui, mon travail d’artiste affirme sa dimension politique si ce mot veut dire engagement dans une forme de l’art et non par le discours. Cela passe par une ré-articulation esthétique et un autre processus de production de l’œuvre (L’artiste se déplace, va à la rencontre, sort de sa tour d’ivoire, sans pour autant être forcément un documentariste). Je pense de plus en plus que représenter peut devenir parfois antinomique de l’action, de l’agir et du déplacement; on a pris une photo et puis après on se lave les mains… On a fait une empreinte, un repérage et puis on s’en va, c’est fini… Le déplacement de l’artiste il consiste à sortir pour un temps plus approfondi que cela de son territoire.

La question de la diffusion et de la visibilité de cette œuvre filmique est au cœur à présent de la problématique d’exposition de l’art contemporain. Comment pourrait-on, selon vous, envisager « l’exposition » de ce film ? Documentaire, œuvre, élément d’une installation : son caractère multiforme le place-t-il de fait aussi bien dans l’institution muséale, que dans le circuit de distribution audio-visuel ?
Ce film peut s’exposer de toutes les manières que vous avez indiquées; c’est à voir selon le lieu, les circonstances, le contexte, même si ma préférence va vers les espaces du monde de l’art. Il importe aussi qu’un débat puisse aussi se produire après les projections; en effet je me méfie de toute réduction du propos dans le milieu des medias audio-visuels avec son obsession du faire court et immédiatement compréhensible par tous.