Shaped Cinema de Jean-Baptiste Maître (14’, 2010), Blind/Time de Teri Wehn-Damisch (24’, 1995), Dissonant de Manon de Boer (11’, 2010)

Projection du 30 mars à la Maison des Ensembles (Paris 12è) 

Dans le cadre de cette programmation, nous avons fait cohabiter une œuvre documentaire avec deux vidéos d’art. Chacun à leur manière, ces trois films considèrent l’œuvre visuelle ou sonore d’un artiste, réalisée ou en cours de création. La vidéo intitulée Shaped Cinema de Jean-Baptiste Maître laisse défiler sur l’écran des motifs reproduits dans un catalogue d’exposition de Franck Stella, lesquels alternent avec des commentaires issus du même ouvrage. Dans Dissonant, Manon de Boer filme la danseuse Cynthia Loemij en train d’exécuter une réponse de dix minutes à l’une des sonates  pour violon seul d’Eugène Ysaÿe. Enfin, avec Blind/Time, titre éponyme d’une série d’œuvres sur papier de Robert Morris, Teri Wehn-Damisch propose un enregistrement en temps réel de l’exécution d’une œuvre de la série.

Blind/Time

Blind/Time

Shaped Cinema

Shaped Cinema

Dissonant

Dissonant

 

 

 

 

 

 

A travers ces trois propositions, la question du rapport au temps est centrale. Pour ce faire, les auteurs de ces films ont choisi d’explorer les mécanismes de la mémoire et de la perception visuelle et sonore. Comment le spectateur peut-il appréhender et faire l’expérience de la durée ? Comment peut-on convoquer la mémoire et au cas échéant la fabriquer ? 

La démarche de Jean-Baptiste Maître consiste à explorer le trajet temporel d’une œuvre d’art et sa transmission par le commentaire critique, la reproduction d’image et le support de diffusion. Grâce à ces informations, l’œuvre d’art est portée à notre connaissance et n’est plus seulement visible en tant qu’objet concret et autonome. Ainsi dans le film Shaped Cinema, on est face à un montage d’images dont la cadence rapide et régulière fait alterner les motifs des tableaux de Frank Stella avec des mots et des fragments de textes. On assiste donc à une reconstitution de la mémoire, voire à sa fabrication, où chaque élément vient compléter, augmenter, et peut-être transformer l’œuvre initiale. L’œuvre communément reconnue par les spectateurs revient en effet à l’écran sous une forme plastique inédite, éloignée de l’objet d’origine. Dans Blind/Time de Teri Wehn-Damisch, on est de pleins pieds dans l’acte créatif, puisque la réalisation de l’œuvre d’art est filmée en temps réel, et en  captation directe quasiment dépourvue de montage.  Un micro de contact placé sous la table de travail de l’artiste restitue les frottements du geste tâtonnant de Robert Morris qui les yeux fermés, éprouve le support papier avec le graphite sur les doigts. La simplicité technique et le dépouillement de la mise en scène renforcent le processus de durée ou de temps étiré de la création qui fait littéralement basculer le geste créatif dans la performance. En cela, le film détient désormais une valeur plus que documentaire. Du témoignage à la performance artistique, le pas est en effet infime tant la continuité inaltérée du film restitue le geste de création dans l’instant. Avec le film Dissonantde Manon de Boer, on touche aux limites « physiques » du temps. La danseuse d’abord immobile, écoute le morceau d’Eugène Isaÿe, avant de produire sa chorégraphie en silence c’est-à-dire callée sur la musique « absente ». Le fil est tenu dans une continuité qui n’évince pas les raccords, une réalité concrète du tournage en pellicule. Et ces légères ruptures d’image provoquées par le chargement des bobines 16 mm ont un effet de surprise et de questionnement voire de mystère sur ce qui est donnée à voir et sur la pièce musicale donnée à entendre. Le fait de désynchroniser son et image, et de déconstruire sensiblement le déroulement linéaire du film, tient en haleine notre perception visuelle et sonore autant qu’il sollicite notre mémoire. Ces ruptures presqu’inopinées, quelques secondes d’écran noir, viennent en outre contrarier les mouvements répétitifs de Cynthia Loemij, la danseuse. Ainsi, le spectateur est  amené, comme la danseuse, à contribuer à l’effort de mémoire. De la sorte, il participe à l’événement en train de se dérouler sous ses yeux en même temps qu’il doit constamment  ajuster le processus narratif en cours, qui est issu de son imagination.Informations sur les réalisateurs et/ou artistes :

 Né en 1975, Jean-Baptiste Maître a commencé ses études en photographie et en publicité où il se familiarise avec la photo virtuelle. Il approfondit son intérêt pour les procédés techniques et artistiques de la photo aux Beaux-Arts de Paris. Au cours de  deux résidences à Maastricht et à la Rijksakademie à Amsterdam, l’artiste a développé sa démarche autour de mises en scène et d’installations visant à restituer et à transmettre des œuvres d’art très connues (issues pour la plupart de l’art minimal) à travers son propre souvenir. Pour ce faire, JB Maitre convoque non seulement l’image de l’œuvre mais également tout l’appareil critique qui a accompagné la pièce au fil des décennies.  Il vit et travaille aujourd’hui entre Amsterdam et Istanbul où il est en résidence depuis janvier dernier 2012.  www.jbmaitre.com

 Teri Wehn-Damisch  est réalisatrice et productrice de films documentaires depuis le début des années 80. La plupart de ses films ont trait à l’art contemporain et la littérature. Parmi ses quelques vingt documentaires réalisés à ce jour, on peut entre autre citer Photographie et société d’après Gisèle Freund en 1983, ainsi que le très beau film sur Michael Snow, Sur la longueur d’ondes de Michael Snow, zoom arrière (2001). Plus récemment, Teri Wehn-Damisch a consacré son activité aux portraits d’intellectuels dont son dernier film en date sur Umberto Eco, Umberto Eco, derrière les portes (2012).

Née en 1966, Manon de Boer est une artiste hollandaise qui vit à Bruxelles. Son travail est essentiellement filmique. Son œuvre fait tant usage du matériau « pellicule », de sa texture que du temps et du déroulement qu’il impose. Ses sujets portent beaucoup sur la musique, la danse mais aussi sur des figures, des personnes dont elle ne brosse aucune biographie mais dont elle relève l’existence propre et le mystère. Exposée en galeries d’art (Jan Mot à Bruxelles), elle est aussi présente dans de nombreux festivals (FID, Marseille) ainsi que dans les grands musées internationaux. Elle a en outre participé aux Biennales de Venise (2007) et de Berlin (2008). On sait qu’elle participera à la prochaine Documenta (Kassel, 2012). www.janmot.com/manon_de_boer