TRAIT POUR TRAIT

De Jean-Baptiste Chardin à Mélissa Pinon

Un film de Julien Devaux, 2012, 52 min.

Produit par Lumina Films (Marie Napoli) et France Télévisions (France 3 Bourgogne) – Réalisé entre 2001 et 2012.

 

 Ce documentaire très sensible que l’on doit à Julien Devaux, auteur du célèbre film Wide Details on the Traces of Francis Alys (2006), présente d’une part l’histoire naissante de la jeune peintre Mélissa Pinon, et d’autre part, un pan plus large de l’histoire de la peinture. Je m’explique. Le sujet du film, c’est Mélissa Pinon au travers de la nature morte de Chardin qu’elle copie et de cette compréhension qu’elle mène jusqu’à son terme, celui de peindre une autre raie en ce 21e siècle. Car on le sait, ce tableau de La raie (1728) a été de nombreuses fois copié tant par Ensor, Boudin, Soutine que Matisse et abondamment commenté tant par Diderot que Proust, Faure, Wildentstein, toutes citations qui trament le film.

Mais ce que ce film brasse au final, c’est le rapport avec la couleur, la teinte, la demi-teinte, la touche et la toile. C’est la tension entre le dépôt de peinture et l’économie de peinture pour réaliser un tableau qui représente la nature morte mais aussi une scène de genre. Car progressivement, l’on voit MP s’emparer d’un autre sujet étant les visiteurs dans le musée, ce qui lui permet de se donner du recul face à ces grands chef d’œuvres qu’elle admire – en particulier Rubens, Velasquez, Chardin, Manet et à sa suite Matisse. Parce que MP aime peindre la figure humaine dans le tableau. Parce qu’elle a en vérité absolument besoin de cette présence dans la toile (au fond, elle pratique très peu le paysage, certainement s’il est vide de toute figure humaine). Et qu’elle a aussi besoin de situer « un dedans et un dehors à son tableau», selon ses mots.

Cette vision de la scène muséale où des spectateurs regardent les tableaux ou bien croisent la peintre du regard sur fond d’œuvres accrochées au mur, c’est ce qui achemine MP à cette image en abîme où la peinture est projetée dans la peinture. De même qu’au gré de cette situation, elle finira par se projeter elle-même au champ du tableau. Le réalisateur relate non seulement subtilement la chose par différents jeux de miroir ou de reflet, mais il finira par se retrouver aussi pris comme en embuscade à être portraituré dans la toile. Tout ceci nous ramène de façon incontournable aux Ménines de Velasquez et à la problématique du regardeur regardé (regardeur qui pour bien voir ne doit pas être regardé). Ainsi, si le sujet peint par MP appartient à la tradition classique, elle ne le re-problématise pas moins, y creusant toujours plus profond la question de la place du sujet voyant qui a assurément partie liée avec l’esthétique. Isabelle de Visscher-Lemaître

Informations sur le film