logo_apreséditionsGilles Coudert, auteur-réalisateur et producteur de films documentaires au sein de la société de production et d’édition a.p.r.e.s, accompagne, depuis plus de 25 ans la création contemporaine. Collaborations au long cours, ses films suivent le travail d’artistes renommés, tels que Tadashi Kawamata, Daniel Buren ou encore Fabrice Hyber. Et c’est en tant qu’éditeur que Gilles Coudert aime donner la parole à d’autres auteurs qui comme lui cultivent un esprit de partage et de transmission. Point de vue sur le film sur l’art et le devenir de sa diffusion.

SensoProjekt :En tant que cinéaste et producteur, comment avez vous abordé le monde de la création contemporaine ?

Gilles Coudert : Pour mon diplôme des Beaux-Arts à l’école de Saint Etienne en 1987, j’ai créé une œuvre video basée sur des entretiens avec des dirigeants et producteurs de chaînes TV à Paris, Berlin ou Barcelone afin de cerner ce qu’évoquait le concept d’Europe à cette époque vu par les média télévisuels. En dix minutes, mon projet se proposait de livrer non pas les interviews en eux-mêmes mais bien les « entre deux » des différentes rencontres. Ma démarche consistait à revaloriser le processus de création, ici la genèse et l’élaboration d’une parole, comme partie intégrante du projet. J’ai ensuite affiné cette pratique avec les artistes et les architectes, le projet de chacun définissant un processus de transmission spécifique. De l’immersion dans l’exposition de Daniel Buren le « musée qui n’existait pas » en 2002 à la réalisation des œuvres vidéo de Kimsooja et de leur making of en 2007 au Mac Val, en passant par la production et la réalisation du projet télévisuel de Fabrice Hyber pour le Pavillon français de la biennale de Venise en 1997, j’endosse la double figure du témoin-acteur de chaque projet.

SP :En tant que passeur, comment définissez vous le film sur l’art ? Quel est son rôle et comment peut-il rendre compte d’une œuvre ?

G.C. : De 1997 à 2007, j’ai produit et réalisé de nombreux films pour le magazine « Métropolis » diffusé sur Arte. Pierre-André Boutang, alors rédacteur-en-chef du magazine, m’avait vivement encouragé, suite à mes travaux avec Tadashi Kawamata, à constituer une « mémoire active » autour des arts plastiques, comme lui l’avait fait pour la littérature et le cinéma. Par le terme « active », il faut entendre cette capacité qu’a le film à mémoriser l’oeuvre et son processus, et par-delà sa capacité à transmettre, par un langage spécifique, la dynamique d’un projet et son mode opératoire. La force de « l’outil audiovisuel » réside dans sa propension à se mesurer à l’espace et au temps pour rendre compte de l’évolution et de la mutation d’une œuvre dans son processus de création.

SP : Vous vous définissez par votre position comme un « activiste ». Dans la création de ces films, comment se matérialise cet engagement ?

G.C. : Je poursuis depuis plus de vingt la construction de ce que j’appelle une « mémoire en chantier », un corpus où le film joue un rôle stimulateur du projet tout en constituant peu à peu une mémoire générée dans la même dynamique que l’oeuvre. Dans ce projet, mon engagement se manifeste clairement par la volonté de laisser l’oeuvre ouverte. Je veille à ne pas l’enfermer dans un cadre, un montage et une durée. Il est justement important de ne pas apporter d’interprétation univoque par le seul fait de « mémoriser ». Sinon, le film risquerait de se substituer à l’oeuvre et de fermer la question posée par l’artiste à tout jamais. En tant que réalisateur, producteur et aussi diffuseur, je suis une des forces vives engagées aux côtés de l’artiste ou de l’architecte et des autres protagonistes de l’oeuvre.

SP : Vous avez donc commencé par la réalisation, puis très vite vous êtes passé à la production et à la diffusion. Comment s’est opéré ce déploiement d’activités ?

G.C. : Afin de garantir aux projets une cohérence forte au regard des artistes que j’accompagne sur de longues périodes, j’ai du développer mes propres moyens de production et de diffusion. Cela dit, réalisation, production et diffusion sont étroitement liées et interconnectées. Il est important de maîtriser ces étapes dans de tels projets, qui sont souvent plus proches de l’artisanat que de l’industrie. Le volet édition me permet de soutenir des œuvres qui éveillent en moi un réel intérêt filmique doublées d’une grande exigence sur le contenu. Par exemple, c’est le regard un peu en attente, une sorte de vision de chasseur qui m’a séduit dans le film sur Francis Alÿs de Julien Devaux. En général, on me propose les films. Et je suis étonné de voir combien certaines propositions correspondent à l’esprit de ma démarche. Le dernier film édité s’intitule « Richard Hamilton, dans le reflet de Duchamp ». Les producteurs et réalisateurs sont venus me voir persuadés que c’était moi qui devait l’éditer. C’était pour eux comme une évidence, et lorsque j’ai découvert le film, j’ai pensé qu’ils avaient frappé à la bonne porte.

SP : A l’heure où la diffusion par internet implique de plus en plus la dématérialisation du support, pensez-vous que l’édition en support DVD soit encore porteuse ?

G.C. : Je dirais que comme le livre de poche, le dvd tend à disparaître comme support de diffusion de masse car il est supplanté par la VOD. Avec le film sur l’art, nous sommes qui plus est dans une niche en terme de diffusion et notre public est restreint mais fidèle et curieux. D’autre part ce public s’intéresse aux objets spécifiques que sont les éditions qui de part leur forme et leur contenu accompagnent les oeuvres et les démarches d’artistes. C’est pourquoi nous développons de plus en plus la formule livre DVD où textes, photos et films se croisent et dialoguent dans un objet unique, re-consultable à l’envie, au contraire de la consultation internet sur laquelle l’usager n’aura peut-être aucun contrôle bientôt.

SP : La diffusion sur internet en VOD permettrait pourtant une consultation « fiable » des films.

G.C. : Je réfléchis en effet depuis longtemps à la mise en place d’une plateforme audiovisuelle sur internet, mais je n’ai pas encore trouvé le modèle économique adéquat. Il est certain que ce type de plateforme de diffusion coïnciderait avec la totalité de mon projet et des activités de A.P.R.E.S Production/éditions. Cela permettrait de créer des éditos sur une thématique spécifique en articulant des paroles de penseurs, philosophes, critiques, analystes …autour d’extraits de documents, films et archives en croisant plusieurs axes :

1/ un axe temporel convoquant des documents historiques, d’actualité et des projets en devenir.

2/ un axe transdisciplinaire établissant des correspondances entre différentes formes de création, art, architecture, design, danse… et un axe transgénérationel proposant un dialogue entre des figures identifiées et des figures émergentes de la création contemporaine. Ces propositions éditorialisées s’appuieraient sur et renverraient à des fonds de documentation audiovisuels dédiés à la création (mon propre fonds et bien d’autres) en incitant chaque spectateur à devenir acteur en articulant du sens à partir de cette matière et en tissant sur un principe cognitif sa propre histoire de la création. Cette perspective rejoint ma volonté de départ qui est celle de donner envie et d’inciter à aller éprouver les œuvres elles-mêmes et non pas leur représentations afin que chacun se fasse son propre cinéma.

 

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