Esther Ferrer, fil du temps (hilos de tiempo) de Josu Rekalde, au 100ecs, 100, rue de Charenton, Paris 12e

Esther Ferrer, fil du temps (hilos de tiempo) de Josu Rekalde (en coll. avec Begoña Vicario, Raúl Ibáñez, Marta Macho et Patxi Azpillaga), avec l’aide de MULTIVERSO Grant for Videoart Creation 2018 BBVA Foundation – Bilbao Fine Arts Museum, musique de Tom Johnson, 69 min., espagnol, VOSTF, Espagne, 2020. 

Quarante ans après la performance réalisée par Esther Ferrer (Donostia, 1937) avec ses collègues du groupe ZAJ en 1978, dans le contexte de l’œuvre collective “Le train – A la recherche du silence perdu” de John Cage à Bologne (It), nous reprenons le train et nous réitérons cette performance où Esther occupait l’espace en déroulant des fils de wagons en wagons inscrivant aussi des chiffres à la craie. En remontant dans le train avec Esther Ferrer, dans Esther Ferrer, Hilos de tiempo, nous réactivons avec elle la mémoire de ses nombreuses performances, quasiment toujours en relation avec la mesure du temps, le corps et l’âge ainsi que le genre et surtout, la vision d’une femme libre.En Espagne où elle est née, puis en France où elle vit depuis les années 1980, et un peu partout où on l’invite, Esther Ferrer est l’une des grandes artistes de la performance. Performer comme une manière directe d’appréhender la vie et de transmettre des interrogations et des émotions avec le corps et avec la voix. Elle est aussi plasticienne, montre un goût prononcé pour les nombres premiers, et féministe du matin au soir. Avec pour fil rouge, l’évocation d’un festival de musiques et de performances organisé par John Cage dans un train à Bologne (1978) *, l’artiste évoque moments clés et performances marquantes de son parcours, ses engagements, sa façon de militer pour le droit d’un corps vieilli à s’exposer. Ceux qui l’écoutent sont artistes ou scientifiques, et si l’on n’a pas gardé leurs questions pour ne pas casser le rythme, quelque chose nous dit qu’elles ont été rien moins que convenues.

Au fil de ce monologue, parcouru de bandes d’archives ou de captations de performances récentes, on découvre derrière une diversité d’actions qui vont du solo au groupe, de l’acte de parole à l’épreuve physique, une sorte de morale de la performance : une forme ouverte avec ce qu’il faut de la folie mais aussi un sens de la mesure propre à contenir l’ego. Les performances se renouvellent, s’adaptent, peuvent être reprises par d’autres et on a même vu l’une d’elles être enterrée en un joyeux cérémonial. Avec des chaises, un de ses objets de prédilection, Esther Ferrer a pu raconter des histoires, arpenter des espaces mais aussi partager des moments de douleur et d’indignation.Sur un rythme soutenu, le film montre une artiste en mouvement dont les honneurs qui depuis quelques années tombent sur elle n’ont pas entravé la marche. Les sujets s’enchaînent presque naturellement, où l’évocation d’une performance en entraîne une autre, ou fait songer à, et à la fin, on s’aperçoit qu’on a fini par aborder la plupart des questions qu’on peut se poser sur l’art, sur la performance entendue comme mode de vie. C’est parce qu’il connaît bien l’artiste et son œuvre depuis de longues années, que Josu Rekalde a su si bien échapper au film scolaire et nous laisser croire que ce film sur Esther Ferrer est aussi un film avec elle.

* Voir Daniel Charles, Alla ricerca del silenzio perduto – Notes sur « Le train de John Cage », dans : Revue d’esthétique, Nouvelle série n° 13-14-15, Centre nationale de la recherche scientifique et Centre nationale des lettres, 1987-88, p. 111Josu Rekalde est professeur à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université du pays basque. Il enseigne l’art multidisciplinaire quoiqu’il soit spécialiste d’art vidéo, de son et des nouvelles technologies – domaines dans lesquels il a une pratique créative personnel. Ses sujets de prédilection vont de l’intime à la relation sociale, du soi à l’Autre, du métalangage au récit. Depuis les années 1990, son œuvre a été montrée dans de nombreux endroits, dont le ZKM à Karlsruhe, l’ICA à Londres, l’Espace des Arts à Toulouse, le MediaLab à Madrid … Il est également membre du groupe de recherche IKERSOINU créé à l’Université du pays basque. Ce groupe se concentre sur une étude du son dans sa relation à l’action, de l’acte sonore et de sa performativité.