An Opera of the World (Un opéra du monde), de Manthia Diawara, Maumaus / Lumiar Cité (Jurgen Bock), avec la collaboration du Prince Claus Fund for Culture and Development, de ZDF/3sat, du Ministère de la culture portugais et de la documenta 14, anglais, français, bambara, VOSTF, 70 min., 2017 Le film An Opera of the World de Manthia Diawara se base sur l’opéra africain Bintou Were, Un opéra du Sahel réalisé par Wasis Diop et Zé Manel Fortes (livret du tchadien Koulsy Lamko) et qui raconte l’éternel drame de l’émigration. Cet opéra filmé à Bamako en 2007 (et rejoué au Théâtre du Châtelet la même année) permet à Diawara de construire une histoire filmique en miroir de celle-ci, selon un schéma à la fois réflexif et esthétique. La danse autant que la musique traditionnelle africaine contribuent à narrer cette interminable tragédie, à la fois actuelle et intemporelle, des migrations entre le Nord et le Sud, et la crise continuelle des réfugiés qui s’en suit. En même temps, le film porte toute son attention sur cette autre réalité de la rencontre interculturelle qui mène au métissage et à l’hybridité, riches en développement d’idées, d’idéaux et de créativité. La réussite comme les limites de la fusion entre culture africaine et européenne y sont abordés – au travers d’images d’émigration à la fois présente et passée, de références à l’opéra classique sur fond de chant traditionnel africain et de riches entretiens avec des intellectuel.le.s, artistes ou activistes venant d’Europe ou d’Afrique, tel.le.s Alexander Kluge, Fatou Diome, Nicole Lapierre, Richard Sennett ainsi qu’Agnès Matrahji.

Pour SensoProjekt, il y a plusieurs raisons de faire entrer An Opera of the World dans sa page éditoriale – outre la qualité et l’exceptionnalité du film. Bien sûr nous vient assez vite à l’esprit la question de savoir si c’est un film sur l’art ! La réponse est oui et non puisqu’il s’agit sûrement d’un film de création, d’une œuvre filmique en soi. Sa première à la documenta 14 (Kassel, Athènes) abonde en ce sens. Cependant, il a aussi la qualité d’un documentaire et pas seulement sur l’immigration ou sur la traversée des frontières et des mers qui génèrent ces situations dramatiques. Car il s’agit foncièrement d’un documentaire poétique qui croise la quête d’un monde meilleur – de la part des africains aux portes de l’Europe – avec le développement de l’imagination et l’évidente nouvelle humanité qui peut s’en dégager. Un documentaire, qui croise le rêve d’un ailleurs avec le pouvoir créatif du métissage, qui croise le mouvement des populations (forcées, désireuses ou utopistes dans leur déplacement) avec la porosité réelle de nos cultures et traditions dont il nous faut avoir à l’esprit qu’elle est source de créations infinies et d’idéaux bouleversants – souhaitons-le, pas toujours au bénéfice de l’Occident.

Cette pensée dite d’un « tout monde » que l’on doit au poète et philosophe martiniquais Edouard Glissant et qui a tant frappé Diawara (ainsi que de nombreux artistes et intellectuel.le.s) est au cœur du film. Ce qui prévaut, c’est l’identité-relation, l’identité dans le relationnel à l’autre, l’étranger, celui dont on ne sait pas tout, jamais, mais dont on partage de loin en loin les pensées les plus intimes, celles qui agissent le plus souvent dans la création, celles-ci mêmes qui participent « d’une solidarité des intuitions ». Plus que de créole, Glissant parle de créolisation, plus que d’être, il parle d’étant et plus que tout, il revendique un droit à l’opacité. La combinaison de ces trois concepts ouvre le champ à de nouvelles humanités procédant beaucoup de l’art et des lettres, des arts plastiques, de la musique et de l’opéra pour s’épandre et se développer. C’est dans le devenir comme dans le « chaos opéra », pour revenir à notre film, que se créent de nouveaux espaces propices à l’innovation mentale, morale et agissante ! L’opacité, c’est le secret essentiel de chacun.e mais il ne se perd pas dans l’échange ou le partage, ni dans la tentative de faire se rencontrer l’opéra classique en provenance d’une culture européano-centriste, avec la tradition du griot africain et de son chant narrant les héros fondateurs.

Ce film nous instruit sur la valeur de ce partage, sur sa condition sinon de pure réciprocité, d’essentielle mise en commun avec de l’égard et de la reconnaissance partagée. Ce film impulse une foi et une luminosité à produire autre chose que … la fermeture des frontières. Le cloisonnement et la peur. Par l’intermédiaire de l’opéra, au titre d’œuvre d’art totale et de concentré des mythes et des drames de l’humanité, une nouvelle alchimie de nos identités voit le jour – toujours évolutive et changeante, toujours plus complexe que les apparences. Fort de cette conviction, Diawara tente non seulement de métisser l’opéra mais aussi de lui faire prendre une forme filmique. Est-ce que l’opéra pourrait se muter en cinéma ? Diawara s’y essaye. En cela, le film fait œuvre. En son contenu et ses témoignages, il donne à voir un documentaire sur la valeur de l’échange au cœur de la création artistique dans notre « tout monde ».

Programmé en collaboration avec le 100ecs, le film Un opéra du monde intègre la thématique que cet espace culturel solidaire adopte tous les deux mois dans sa programmation d’exposition, de pièces de théâtre et autres projections. Il s’agissait pour cette fin d’année 2021, de faire écho à la notion de « celui que je ne connais pas ». Et il importe sans doute ici de préciser que l’inconnu, ce n’est pas l’émigré.e mais bien plutôt l’étrangèr.e en son mystère et sa différence, qu’est aussi l’émigré.e outre son statut d’exilé, sa condition souvent précaire, son déracinement fréquemment forcé et/ou son rêve déçu. Celui-là ou celle-là que nous ne connaissons pas, il est le levier même de l’innovation, de la création autant que de l’émulation d’idées si nous voulons bien le rencontrer. Ce précepte, l’art en de nombreuses occasions, le formule. Ce film en fait autant. (I.DVL)Words of  Manthia Diawara

In 2007, Bintou Were, a Sahel Opera was commissioned by the Prince Claus Fund for Culture and premiered in Bamako, Mali. It is an operatic rendition of the story of a young woman named Bintou Were, and depicts “young people in a village with no job prospects, drought, a failing harvest and a human smuggler who offers them the dream of a better life across the barbed wire that marks the border of North Africa and the Spanish enclave of Melilla” (from the Libretto by Koulsy Lamko).

The intention of my film, An Opera of the World, is to remake this work, by way of a kind of tribute to Lamko’s libretto, through which I freely interpret the themes in my film. I have taken some of the key characters in Bintou Were, a Sahel Opera, whose performances aim to mirror the drama of the current migration crises in the world. These characters include: the traditional Griot, who advises the youth not to leave home; the more modern Griot, who flatters the youths that have returned home with wealth and prestige; the leader of the disenfranchised and dehumanised youth, who is determined to leave home and defy deserts and oceans to reach Europe; the corrupt smuggler; and Bintou Were, the pregnant young woman who wants to give birth to her baby in Europe, a guarantee for acquiring citizenship. (… …)

I wanted to achieve two goals in making An Opera of the World. Firstly, to be faithful to the spirit of the original Bintou Were, a Sahel Opera. I wanted to show that it is a visionary work of art, which tests our commitment to such concepts as human rights, hospitality, empathy and human dignity. As Glissant would put it, we are increasingly in danger of losing our capacity to tremble with the trembling of others, the migrants.

An Opera of the World was also about testing the power of the opera genre to break boundaries, to go from culture to culture, continent to continent; if not by changing the form of traditional opera, then at least by changing its elements. Thus, we played with the elements of the original opera by changing some and omitting others. We deliberately interchanged African and European arias, and we made African migrants interchangeable with Asian and European migrants.

My second goal with An Opera of the World was to build a meeting point between the genre of opera and the medium of film and see what new meanings emerge out of that porosity of borders, transgression of frontiers between Africa and the rest of the world. I wanted to ask if film can be the new opera medium par excellence: because of the easy access the masses have to it, and because it is the perfect vessel for carrying several contradictory emotions at the same time.

For me, the experience of collapsing opera and film – the classical and the profane – was not only a way to enrich my filmic vocabulary, but also a gesture towards the liberation of the genre of opera from its classical and ‘sacred’ environments in the West. Thus the project gave me an opportunity to deliver operatic emotions on screen, by combining African and European songs, without placing hierarchies between them; by interlacing sacred and popular songs and placing them over images from Africa, Asia and Europe, without interrupting the emotional state of the spectators. (… …)Auteur et réalisateur prolifique, Manthia Diawara est né au Mali, en Afrique de l’Ouest. Il est professeur émérite de littérature et de cinéma comparé, à la New York University. Diawara a étudié à Conakry en Guinée, à Bamako au Mali et à Paris en France, avant d’émigrer aux Etats-Unis pour y poursuivre ses études. Ses essais sur l’art, le cinéma ou la politique ont été publiés dans le New Times Magazine, LA Times, Libération, Mediapart et Artforum. Il est l’auteur de deux essais d’envergure : In Search of Africa (Harvard University Press, 2000) et We Won’t Budge: An African in the World (Basic Books, 2008). Il a publié plusieurs livres sur le cinéma africain et afro-américain. Parmi ses films, l’on retient en particulier : An Opera of the World (2017), Negritude: A Dialogue between Soyinka and Senghor (2016), Édouard Glissant, One World in Relation (2010), Maison Tropicale (2008) et Rouch In Reverse (1995).

© Manthia Diawara / Courtesy Maumaus | Lumiar Cité
© Manthia Diawara / Courtesy Maumaus | Lumiar Cité
© Manthia Diawara / Courtesy Maumaus | Lumiar Cité