Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival – 19 mai 2022 – Collection Lambert en Avignon – 19 h

https://vimeo.com/189163326 Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival, Réal. Fabrizio Terranova, 81 min., Atelier Graphoui, Spectre Productions, angl., VOSTF, Belgique, France, 2016.Ce film Story Telling for Earthly Survival  (« Histoire(s) pour la survie terrestre ») que SensoProjekt a montré à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris en 2017 et qui connait un vif succès, livre un entretien « décapant » avec une scientifique brillante qui cumule les passions aussi diverses que la science-fiction, la philosophie, les singes, le féminisme ou la géologie. Professeure émérite d’histoire de la conscience à l’Université de Santa Cruz en Californie, Donna Haraway qui est devenue une figure incontournable en ces temps de bouleversements écologiques, est primatologue et philosophe des sciences ainsi que pionnière du cyberféminisme. Depuis la sortie de son célèbre « Manifeste Cyborg » (1984, trad. franç. 2002), elle n’a cessé de développer une pensée essentielle qui touche tant au domaine de l’anthropologie, de la philosophie que des sciences sociales et de la création artistique. Ici, à partir de discussions complices, le réalisateur Fabrizzio Terranova construit un portrait cinématographique singulier qui immerge le spectateur dans un monde où la frontière entre l’imaginaire et la réalité se brouille. Car « il faut à l’espèce humaine des récits nouveaux qui non seulement s’opposent aux discours déclinistes mais élargissent le spectre des expériences possibles ! Compagnons domestiques, microbiote, plantes, aliens, tous les existants peuvent et doivent être associés à ces nouvelles configurations de vies à inventer. C’est un véritable appel à l’insurrection que défend Haraway (alors qu’une méduse glisse dans son dos) : « il reste un tout petit peu de temps, pas beaucoup, pour nous révolter. Il faut se mobiliser pour certains mondes, et contre d’autres. » (Arnaud Lambert, pour Tenk).

En hommage à Angela Terranova, proche de Fabrizio Terranova et de Cayenne Pepper, la chienne de Donna Haraway, ce film fait appel en « process witch » ou processus d’ensorceleuse, à Isabelle Stengers, philosophe des sciences (et traductrice du film en français) ainsi qu’en « provocatrice », à Vinciane Despret, autre philosophe des sciences (récemment invitée intellectuelle au Centre Pompidou). Sachant que la pensée de Haraway participe encore de celle de Bruno Latour, leurs découvertes à Latour et Haraway, mêlées par cette dernière de récits fantastiques, de textes légendaires et de fabulation dans la forêt californienne, déstabilisent nos certitudes et créent de vastes possibles.Pour ce film, Fabrizio Terranova fait le choix de rencontrer Donna Haraway chez elle en Californie et de mêler une variété de matériaux entre récits, archives et fictions montés sous forme de vignettes qui peuvent être prises indépendamment les unes des autres mais qui toutes réunies retracent les éléments fondateurs de sa pensée et de sa trajectoire. Il s’agit pour Terranova, de réussir la captation d’une pensée en mouvement. Nul besoin, dit-il, de connaitre en profondeur l’œuvre de Haraway pour ce faire, il suffit de se laisser emporter dans la dynamique de sa pensée. Pour le récit, Terranova met en place des discussions thématiques autour de sa famille, de son cadre de vie et de travail, de sa bibliothèque de science-fiction, du « jeu de ficelles » qui est une pratique de travail essentielle pour Haraway, tel « un concept opératoire qui consiste à faire des liens » entre des savoirs, des idées, des personnes ou encore la notion d’anthropocène. En termes d’archives, Terranova fait appel à d’importants extraits, dont une « capsule vidéo » sur une expérience menée sur le gorille KOKO, ou les images d’une épreuve sportive d’agilité avec sa chienne Cayenne Pepper, sa compagne canine (à laquelle elle se réfère dans « Manifeste des espèces compagne » (2003, 2010 pour la trad. franç.) ainsi que des photographies personnelles. Côté fictionnel, le réalisateur propose un certain nombre de plages méditatives : zooms sur le pelage du chien, sur la forêt et les sons qui bercent le quotidien de la maison, ou encore les études de chants d’oiseaux de Rusten Hogness, son mari (California Bird Talk). Filmer intégralement sur fond vert, ces images offrent une grande liberté à Terranova au montage pour mettre en place de nouvelles fictions, où l’on peut voir Donna Haraway deux fois dans une même image, la faisant monter et descendre, entourée d’un ballet de méduses filmées à l’aquarium de Santa Cruz.

Enfin, le film s’achève sur la lecture d’un extrait de son dernier ouvrage à l’époque, « Staying with the Trouble : Making Kin in the Chthulucene » (2016) qui met en évidence la nécessité de créer de nouveaux récits pour repenser les manières de vivre et de mourir dans un monde dévasté et de faire communauté des humains et non-humains. Au final, cet incroyable film et sa construction inattendue permet de se rendre compte à quel point la pensée de Donna Haraway irrigue un champ infini de mouvements et notamment celui de l’art à travers la puissance de l’imaginaire et le récit d’histoires alternatives.

Fabrizio Terranova vit et travaille à Bruxelles. Il est cinéaste, activiste, dramaturge, et professeur à l’Erg (Ecole Rercherche Graphique, Institut Saint Luc, Bruxelles) où il a initié et co-dirige le Master « Récits et expérimentation – Narration spéculative ». Il est aussi le co-fondateur de DingDingDong, Institut de coproduction de savoir sur la maladie de Huntington.