Histoire d’un regard (à la recherche de Gilles Caron), de Mariana Otero, en collaboration avec Jérôme Tonnerre, 93 min., français, Archipel33, France, 2019. ETOILE de la Scam 2021
© Jérôme Prébois / Archipel 33
Le photographe Gilles Caron fait l’effet d’une étoile filante dans le monde du photo-journalisme et de la presse des années 1960. De ses premiers reportages en 1964 à sa disparition au Cambodge en 1970, seulement six années s’écoulent. Six années et cent mille clichés récoltés au coeur des conflits géopolitiques qu’il couvre pour le compte de l’agence Gamma et des plus grands magazines. Cent mille clichés et un certain nombre d’images devenues iconiques, telle cette photographie de mai 68 montrant un Daniel Cohn-Bendit espiègle dévisageant le policier qui lui fait face, ou encore celle de l’adolescent au masque à gaz, défiant les autorités, grenade à la main, dans l’explosive Irlande du Nord de 1969.
Ce que Mariana Otero met ainsi brillamment à jour, dans le va-et-vient qu’elle opère entre les photographies de Caron et des éléments – parcimonieux – de sa propre vie, entre certains clichés iconiques et les circonstances de leur fabrication, c’est finalement en filigrane, une interrogation plus profonde sur l’essence même de la photographie : au delà du sujet, de l’individu ou du conflit représenté, c’est aussi le temps et la disparition qui sont convoqués, nos propres souvenirs et notre humanité. Le Punctum de Roland Barthes, cette sorte de hors champ de la photographie que l’on peine à nommer.
Quel photographe Gilles Caron serait-il devenu s’il n’avait pas disparu au Cambodge, de façon si précoce, à trente ans? On apprend dans le film que ce reportage devait être son dernier sur une zone de guerre, le photographe s’étant promis de profiter de sa famille, de prendre moins de risques. Aurait-il décadré son regard et évolué vers une photographie plus plasticienne ou, comme beaucoup de ses confrères de Magnum ou Gamma (Luc Delahaye, Josef Koudelka, Raymond Depardon), vers des sujets plus sociétaux ou patrimoniaux aujourd’hui exposés dans les musées et les galeries d’art ?
L’oeuvre de Gilles Caron, débutée sur le front et initiée dans le but d’informer et d’interpeller sur les conflits mondiaux, renfermait à coup sûr les germes d’une multiplicité d’autres regards, d’une réflexion sur l’image, proche de celle de l’artiste. Le film de Mariana Otero, regard sur un regard, mise en abîme de la pratique d’un photographe par une cinéaste, intéresse aussi SensoProjekt à ce titre.
Alyssa Verbizh
Soldat Américain, guerre du Vietnam. Janvier 1967© Fondation Gilles Caron / ClermesManifestation CGT. Mai 1968 © Fondation Gilles Caron / Clermes
Après des études à l’IDHEC, Mariana Otero se tourne très tôt vers le cinéma documentaire. Elle réalise plusieurs films pour ARTE dont Non lieux et La loi du collège. Ensuite, elle se rend au Portugal où elle réalise Cette télévision est la vôtre qui dévoile le fonctionnement de la plus grande télévision commerciale du pays.
Dans Histoire d’un secret, elle enquête sur un secret de famille, révélant un tabou politique et social. Le film sera primé dans nombre de festivals internationaux. Depuis lors, souvent en immersion dans un groupe ou une collectivité, elle écrit et réalise des documentaires questionnant nos institutions et le monde du travail. Elle consacre également une partie de son temps à l’enseignement du cinéma.
Cette soirée se déroulera en présence de la réalisatrice Mariana Otero qui sera avec nous pour situer ce film et préciser l’enquête que la réalisatrice mène sur l’ensemble des planches contacts de Gilles Caron, en collaboration avec Jérôme Tonnerre. Suite à cette conversation menée par Alyssa Verbizh, il sera aussi fait place à un échange avec la salle.

