Langue des oiseaux, de Erik Bullot, Baldanders films, 54 min., France, 2022. Prix du Patrimoine culturel immatériel, Cinéma du réel, 2022.
« Je vous raconterai une histoire d’avant. C’était avant. Avant la sixième extinction, avant la disparition des animaux. » C’est par ces mots prononcés en voix off que s’ouvre « Langue des Oiseaux ». Artifice de conteur ou message adressé aux survivants ? Les deux probablement, l’inquiétude et la mélancolie n’écartant pas le sourire. En tout cas, c’est depuis le futur qu’une voix nous raconte comment des hommes s’efforcèrent jadis de décrire, transcrire, puis imiter le chant des oiseaux. L’espèce humaine s’est souvent délectée de cette musique de la nature tentant de l’adapter aux paramètres de son monde. Et des partitions, certaines anciennes, d’autres originales, ont voulu mimer ces airs acrobatiques issus d’organismes aux capacités surhumaines.
Ceci étant, en choisissant « Langue » plutôt que langage, Érik Bullot indique clairement que son propos n’est pas tant la façon dont nous pourrions nous rapprocher de l’animal, qu’une réflexion sur notre désir de nous poser en interlocuteur.trice.s. Au-delà. Derrière deux jeunes enquêteurs volontaires et un peu maladroits, le cinéaste nous entraîne dans sa recherche, déployant documents, rencontres musiciennes et démonstrations, nous laissant tour à tour émerveillés, amusés et déroutés. D’une conception ésotérique de cette langue, comme accès à des vérités cachées (qu’ont-ils à nous apprendre ?), à une approche scientifique favorisée par l’enregistrement et qui nous fait basculer dans le récit d’espionnage (que trament-ils ?), le film nous offre une traversée de rêves et de croyances, en évitant quelques figures trop connues. Il entremêle subtilement récits, expérimentations sonores et musicales, rencontres avec des auditeurs libres et des chercheurs – dont le musicologue Peter Szöke qui, même à ralentir ses enregistrements de nos animaux ailés, n’atteindra pas la souplesse du chant animalier. Le mystère reste entier, et la vanité de l’humain.e de toute puissance, se heurte à l’inimitable.
Bien que la division en chapitres donne à ce film des airs de traité, il s’offre avant tout comme un essai libre, drôle et poétique. Une comédie !
Érik Bullot est cinéaste et essayiste. Il a réalisé une trentaine de films, qui croisent le genre documentaire et le film d’artiste, parmi eux, Glossolalie (2005), La Révolution de l’alphabet (2014), Traité d’optique (2017), Octobre à Barcelone (2020). Il a publié de nombreux livres et articles, dont « Le Film et son double » (Éditions Mamco, 2017), « Cinéma Roussel » (Éditions Yellow Now, 2021).Musiques originales : Cueurs endormis, Arnaud Deshayes, 2021 Variation polyglotte, Abril Padilla, 2021 Hommage à Friedrich Jürgenson, Abril Padilla, 2021
Musiques interprétées : Transcription du chant du merle noir, Gérard de la Bassetière, 1913 Hautbois, Arnaud Deshayes Transcription du troglodyte des forêts, Aretas Andrews Saunders, 1935 Chant, Donatienne Michel-Dansac
Transposition du Chant des oiseaux de Clément Janequin par Gerhart Münch, 1933 Violon, Marieke Bouche Arrangement du Chant des oiseaux de Clément Janequin par Éric Bellocq, 2020 Luth, Éric Bellocq Chanson que me chantait ma mère, Antonín Dvořák, 1905 Violoncelle, Elena Andreyev Textes : Jean-Pierre Brisset, Len Howard, Vicente Huidobro, Velimir Khlebnikov, Charles Nodier, Dezső Tandori Versions française, espagnole et anglaise.

