Tania Libre, A State of Vulnerability – 9 septembre 2023 – Au Palace à Bruxelles – 19H

Tania Libre, A State of Vulnerability (A propos de Tania Bruguera, En état de vulnérabilité), de Lynn Hershman Leeson, Hotwire Productions, 73 min., angl., VOSTF, USA, 2017 – sous-titrage français réalisé par Patrick Javault et produit par SensoProjekt – En présence de Dagmar Dirkx.

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L’artiste cubaine Tania Bruguera a provoqué une réelle détonation depuis les années 1990 à Cuba et à l’international, en développant une pratique activiste, militante et socio-politique au moyen de performances, d’élaboration d’œuvres processuelles sur le long terme, de la conception d’une école (« Arte de Conducta »), et de la mise en situation de ce qu’elle nomme « el Arte Util ». Professeure invitée par l’Ecole des Beaux-Arts (ENSBA, Paris), son œuvre « contextuelle » ou « politically time-specific » a pu être appréciée au Centre Pompidou en 2010 avec sa performance IP détournement (détournement de la Propriété intellectuelle). Au Centre Pompidou également, elle fut invitée au Symposium organisé par Le peuple qui manque, qui portait sur Art, film et politique (captation Partie 2/3). Son militantisme ne pouvait être plus clair, alors qu’à l’époque elle préparait la formation d’un parti politique, le MPP ou Migrant Political Party (le parti du peuple migrant). Son art sera à 50% artistique et à 50% politique, insiste-t-elle, et reposera sur le « faire » et non sur la pure représentation. En 2018, elle se présente comme candidate aux élections à Cuba :  dans un pays qui n’avait encore jamais connu d’élections démocratiques, elle frappe fort et déplace encore une fois les lignes pour défendre un état libre, des communautés citoyennes et sociales respectées et des institutions au service des citoyens. En France, au Théâtre des Amandiers en 2017, elle met en scène Endgame (Fin de partie) de Samuel Beckett dans un rapport inconfortable pour le public perché sur un échafaudage. A la Documenta 15 de Kassel, elle fut présente avec INSTAR, son Institut d’archives Hannah Arendt fondé en 2015 et le projet List of Censored Artists constitué de portraits déformés ou image-monstres d’artistes qui sont ou ont été en prison à Cuba.

Ce film Tania Libre, improbable ou inespéré, nous met en présence de Tania Bruguera au cours d’entretiens avec le psychanalyste Frank Ochberg, expert du stress post-traumatique et du syndrome de Stockholm. Elle lui livre son trauma et énonce sa mémoire des faits (récents et anciens) liés à ses périodes d’incarcération à La Havane, où nombre de ses performances – dont la célèbre Moi aussi j’exige –, donnèrent lieu à des interpellations. Cette conversation où Tania cherche l’apaisement ainsi qu’une issue au trauma qui la hante, dévoile la vulnérabilité de l’artiste, autant que le fil rouge de son raisonnement en lutte contre la censure, en faveur de la dissidence et au bénéfice de « l’art qui n’est autre qu’un besoin social élémentaire » ! Les premières paroles de ce documentaire d’artiste (prononcées par Tilda Swinton) citent le Manifeste sur le droit des artistes que Tania Bruguera rédige en 2012 à l’invitation de l’ONU. Plus loin dans le film, elle nous livre les complexités de son rapport à son père, diplomate sous le gouvernement de Fidel Castro. Sa sœur témoigne aussi de la pression insoutenable que vivait Tania (ainsi que sa mère) sous cet état de surveillance permanent, de la menace constante et des interrogatoires répétés qu’elle subit. Plusieurs archives de son œuvre ponctuent l’entretien, dont Tatlin Whisper ou Displacement. Comme avec Tribute to Ana Mendieta, les interventions plasticiennes de Tania Bruguera sauvent de l’oubli des moments essentiels de l’histoire (de l’art), qu’il s’agisse du modernisme russe ou d’une artiste cubaine (décédée jeune) ayant fui le régime pour les USA et autrice de nombreuses performances ayant trait au corps et à la violence, réitérées par Tania.

Un film qui va au plus profond et éveille les consciences sur la puissance des états et de leurs forces publiques à réprimer les libertés fondamentales … Un film capital pour se ressaisir du potentiel de transformation de l’art face à des sociétés discriminatoires et ostracisantes … De la capacité de l’artiste à étendre la place de l’utopie pratique.

Lynn Hershman Leeson est une artiste multimédia et réalisatrice de plusieurs films phare ainsi que vidéos portant sur l’identité, la technologie, les médias au service de la surveillance – dont ! W.A.R (Women Art Revolution) (2010), Teknolust (2004) et Seduction of a Cyborg (1994) qui sera présentée par la Waldburger Wouters Gallery https://www.waldburgerwouters.com/  représentant cette artiste à Bruxelles (Sept.23). Lynn Hershman Leeson a reçu une Mention spéciale pour son œuvre filmique à la 59e Biennale de Venise en 2022.

A propos de ce film, la réalisatrice écrit : I decided to make a film about this story so that as many people as possible could learn about the experiences of Tania Bruguera. In the film, we hear accounts of events and we see them moving between conversation, trauma, memory, document, performance and interview. How does trauma motivate action? When does performance supplant memory?  The conversation between a noted therapist and reknown artist displaces the events, and is itself, in its taped and tracked record a vehicle of surveillance through which an audience is guided into the intimate process of individuals and families that create the culture of Cuba. There is a growing suspicion against artists who threaten to expose freedoms: artistic expression, and information. This suppression is aimed at the loss of an individual’s voice; an eradication of their fundamental rights and a silencing of their participation in society.”  

La projection au sera suivie d’un débat en présence de Dagmar Dirkx, historienne de l’art et associate curator à Argos (Bruxelles). Cette discussion sera menée par Isabelle de Visscher-Lemaître.

Précédemment (mars 2023), nous avons programmé ce film au 100ecs à Paris, et la soirée a été suivie d’une présentation par Patricia Brignone, historienne et critique d’art, professeure d’histoire des arts à l’Ecole nationale d’art de Dijon, auteure des Nouvelles pratiques du corps scénique, Presse Univ. de Rennes, 2018. Ce débat était mené par Patrick Javault.